IX. — Végétaux pouvant être utilisés pour les constructions, la menuiserie et l’ébénisterie.

C’est, à notre avis, une profonde erreur que de croire que les régions intertropicales sont des pays couverts de forêts impénétrables. La simple expression de « paysage tropical » éveille de suite dans l’esprit l’image d’oasis délicieuses, d’arbres touffus toujours verts, de fleurs parfumées et resplendissantes des couleurs les plus vives. Quant à la « forêt vierge », c’est un véritable labyrinthe dans lequel les plus belles essences botaniques sont couvertes d’un feuillage si épais que les rayons du soleil eux-mêmes n’y peuvent pénétrer, et dont le sol est couvert de lianes si vigoureuses qu’en s’entrelaçant elles forment, pour ainsi dire, de véritables cloisons qu’on ne peut franchir que la hache à la main. Eh bien ! du moins en ce qui concerne nos possessions sénégambiennes et soudaniennes, il faut beaucoup rabattre de ce captivant tableau. Ce que nous venons de dire peut être vrai pour les régions équatoriales de l’Amérique et de l’Afrique centrale, mais c’est avec regret que nous sommes forcé d’avouer qu’il est loin d’en être ainsi pour les contrées tropicales proprement dites. Sans doute les végétaux acquièrent là-bas des proportions remarquables, gigantesques même, mais nous y sommes bien loin de ces belles forêts préhistoriques dont les poètes se plaisent à nous faire une si enchanteresse description. Dans le bassin de la Gambie, notamment, la végétation est bien d’une remarquable puissance ; mais la forêt compacte dont il était certainement couvert aux temps les plus reculés de l’histoire a presque complètement disparu partout, et, dans sa partie la plus septentrionale, nous ne trouvons plus que la steppe sénégalienne, avec toute son aridité, toute sa décevante et désespérante monotonie. Et d’où vient cet inexplicable dépeuplement ? me dira-t-on. Uniquement, répondrons-nous, de l’exploitation à outrance et sans méthode aucune de ces immenses richesses forestières ! Certainement, les modifications survenues, à travers les âges, aux conditions climatériques de ces régions, ont puissamment contribué à la disparition d’un grand nombre des espèces végétales qui les habitaient jadis. Mais la principale cause doit être cherchée surtout dans les sacrifices innombrables auxquels l’indigène est forcé de se livrer pour satisfaire aux besoins de sa vie journalière, et aussi dans les immenses incendies qu’il allume, avec cette insouciance qui lui est propre, pour donner au sol l’engrais salin qui lui assurera des récoltes faciles.

Aujourd’hui, les essences précieuses ont presque complètement disparu partout où l’accès était relativement facile, près des centres habités et le long des voies de communication. Il faut s’avancer loin dans l’intérieur des terres pour les y retrouver encore. Il commence même à en être de même pour les espèces les plus communes, si bien qu’à Saint-Louis, Foundioungne, Bathurst, Mac-Carthy, etc., etc., où l’on ne se sert que de bois pour les besoins de la cuisine, il ne se paie pas moins de 4 et 5 francs le stère, prix énorme si l’on songe que l’on est là en pays à peine exploré. Nous pourrions même citer de nombreux villages, profondément situés dans l’intérieur, où il se fait journellement un véritable trafic de ce précieux combustible.

Toutefois, je me hâte de dire que le tableau est loin d’être aussi sombre qu’on se le pourrait imaginer à la lecture de ce qui précède. Le mal est loin d’être sans remède, et une réglementation sage et méthodique de l’exploitation pourrait aisément le conjurer et amener rapidement le repeuplement de régions aujourd’hui absolument désertes, incultes et inhabitées. Mais c’est là une question d’administration et de haute économie forestière et rurale, qui ne saurait trouver place dans ce mémoire. Nous n’insisterons donc pas davantage, et nous nous contenterons de faire une revue rapide des végétaux originaires du bassin de la Gambie, que la menuiserie, l’ébénisterie, le charpentage, etc., etc., pourraient utiliser avec profit.

Le Rônier (Borassus flabelliformis, L.), Palmiers. Les rives de la Gambie sont couvertes de ce précieux végétal, et il en existe des forêts d’une étendue relativement considérable où l’on peut remarquer des échantillons de ce végétal qui atteignent des dimensions vraiment gigantesques. C’est le plus grand des palmiers, le Borassus flabelliformis, L. Il est facilement reconnaissable à son port élevé et caractéristique. Sa tige est très grande et peut atteindre parfois jusqu’à 25 et 30 mètres. Elle est renflée au milieu et ses parties inférieures et supérieures sont bien moins volumineuses et bien plus effilées. Son écorce est noirâtre et porte les cicatrices des blessures qu’y font les feuilles en tombant. Le bois, bien qu’il ait l’aspect spongieux, est très dur et est difficilement attaquable par la scie. Les billes de rôniers sont plus lourdes que l’eau. C’est un des rares bois qui ne flottent pas. Il est d’une longue durée et d’une solidité remarquable. Inattaquable par les insectes et par l’humidité, il est excellent pour les pilotis, et l’on s’en sert couramment dans la construction des ponts et des appontements. Les arbres mâles sont seuls employés ; les arbres femelles ne peuvent servir qu’à des palissades, car ils sont creux et peu résistants.

Les feuilles d’un rônier adulte sont groupées en un bouquet volumineux situé au faîte de la tige et présentent de profondes découpures. Le tronc n’en porte jamais, sauf quand il est jeune. Leur couleur vert foncé et leur résistance rappellent de loin les feuilles artificielles en zinc de certains décors de théâtre et de girouettes. Les plus jeunes, fortement imbriquées et engainantes au sommet du végétal, sont d’un blanc d’ivoire. Très tendres, elles forment le chou palmiste. Elles ne tombent qu’après dessiccation complète. Terminales, elles présentent un limbe arrondi, étalé en éventail, à divisions bifides. Les indigènes utilisent les feuilles du rônier pour couvrir les constructions provisoires qu’ils font dans leurs villages de cultures. Nous nous sommes très bien trouvé de les avoir employées pour nos campements. Avec les jeunes feuilles, ils fabriquent aussi, en les tressant, des liens très résistants. Nous avons été à même d’apprécier leur solidité quand nous avons traversé en radeau la Gambie au gué de Bady. Le rônier, il ne faut pas l’oublier, est un arbre dioïque. Les fleurs sont disposées en spadices sortant du milieu des feuilles, les mâles plus volumineux et plus ramifiés que les femelles. Les fleurs mâles sont disposées dans les logettes d’un chaton à écailles imbriquées ; calice à trois folioles, corolle à trois divisions. Six étamines stériles, ovaire triloculaire, ovules solitaires. Le fruit est une drupe connue sous le nom de rônes, de forme globuleuse. Ils sont disposés en grappes de quarante ou cinquante environ, et très lourds. L’enveloppe en est verte quand ils sont jeunes ; à maturité, elle est jaune orange. Le mésocarpe charnu, d’abord mou et blanc, puis jaune, est parcouru par des fibres ténues. Il est aqueux et d’un goût agréable, mais légèrement térébenthiné. Les indigènes en font une grande consommation en temps de disette. Les graines sont volumineuses, noirâtres, discoïdes ou en forme de sphère aplatie aux deux pôles. Leur albumen est régulier, cartilagineux et creux à maturité.

Outre les fruits, les noirs mangent encore les racines des jeunes plants ; elles ont un goût légèrement astringent et assez déplaisant.

Vène (Pterocarpus erinaceus, Poir.), Légumineuses papilionacées. Ce végétal, appelé vène en ouolof et kino en malinké, est un bel arbre dont la tige, généralement droite, atteint parfois de 12 à 15 mètres de hauteur. Feuilles alternes, imparipennées, à onze et quinze folioles alternes, ovales, oblongues, obtuses ; fleurs jaunes en grappes solitaires groupées sur le vieux bois ; gousse stipitée, membraneuse, veloutée, sinuée, ondulée et épineuse au centre.

L’écorce blanchâtre du vène permet aisément de le reconnaître dans la forêt et de ne pas le confondre avec ses voisins. Son feuillage est généralement maigre et d’un blanc terne. Il fleurit vers la fin de janvier. Son bois est à grain fin, très dur, serré et propre pour la menuiserie fine. Il est moins attaqué que les autres bois par les termites. On le trouve en grande quantité dans le bassin de la Gambie et dans tout le Soudan, et pourrait être l’objet d’une exploitation sérieuse.

Les indigènes utilisent les propriétés astringentes de son écorce contre les diarrhées rebelles et comme fébrifuges. Ils en font des macérations très concentrées dont ils boivent par jour environ la valeur de deux verres à bordeaux matin et soir. A l’incision, son écorce laisse découler une sorte de cachou à saveur excessivement astringente. C’est le kino de Gambie, soluble en grande partie dans l’eau. Il n’est plus utilisé aujourd’hui.