pavé de la même plate-forme a été réparé dans le courant de l’année 1875. La tradition rapportait que sous les dalles, à la place des dernières travées de l’église, reposaient d’illustres personnages parmi lesquels on citait Ranulphe de Baveux, Bernard le Vénérable, Geoffroy, Robert de Torigni, Martin, Raoul de Villedieu, Richard Toustin, Guillaume du Château, Geoffroy de Servon. Les historiens ne s’étaient pas trompés. Sous les moellons de pierre, devant le nouveau portail, on a trouvé les restes vénérables de plusieurs moines avec des débris d’ornements. Bientôt les fouilles ont mis à nu les fondations de l’église primitive, et il a été facile de reconnaître la base des colonnes qui soutenaient la tour de l’Horloge, l’ancien portail, et la tour des Livres. Là, sous les degrés de la porte principale, on a découvert, le 30 août 1875, un sarcophage contenant le corps d’un abbé revêtu de ses ornements pontificaux, «noircis et comme brûlés par le temps:» à sa droite se trouvait une crosse en bois surmontée d’une volute de plomb, et sur le crâne était placé un disque en métal, avec les inscriptions suivantes: «Ici repose Robert de Torigni, abbé de ce lieu.» «Il a gouverné ce monastère l’espace de trente-deux ans et en a vécu quatre-vingts.» A côté, dans un autre cercueil de bois réduit en poussière, on a aussi découvert les ossements d’un abbé, avec la volute en plomb d’une crosse et une plaque de même métal portant cette inscription: «Ici repose Martin de Furmendeio, abbé de ce lieu.» Au milieu des disques de plomb, une main s’appuie sur une croix pattée à branches égales et s’étend pour bénir. Il est impossible d’en douter, nous sommes en présence des restes glorieux de Robert du Mont et de Martin, son successeur ([fig. 130]). La commission des monuments historiques continuera, nous l’espérons, l’œuvre qu’elle a entreprise, et pour laquelle elle a su choisir un homme à la hauteur d’une tâche qui demande tant de connaissances, d’habileté et de persévérance.

Si la restauration matérielle a déjà procuré d’heureux résultats, que dire des fruits abondants que la restauration religieuse a produits dans le court espace de douze à treize ans? L’orphelinat qui occupe l’ancienne caserne, auprès de la tour Gabrielle, donne un asile sûr à une trentaine de petits enfants confiés aux soins maternels des religieuses de la Miséricorde, et offre tous les charmes de la solitude aux dames qui veulent se recueillir dans la retraite, loin de l’agitation du monde. L’Archange, protecteur de l’Église et de la France, conducteur et peseur des âmes, est honoré de nouveau sous les titres que nos pères lui donnaient. Une confrérie a été instituée sous son nom dans le but d’appeler la protection du ciel sur l’Église, le souverain pontife et la France, d’obtenir la grâce d’une bonne mort et de hâter la délivrance des âmes du Purgatoire. L’immortel Pie IX, non content de l’approuver, l’a enrichie des faveurs les plus précieuses, et déjà, grâce au dévouement des zélateurs et des zélatrices, elle compte ses membres par milliers et se répand chaque jour dans toutes les contrées du monde catholique. Le mois d’octobre de l’année 1875 a vu éclore sous les ailes de l’Archange une œuvre destinée à faire revivre les «alumnats» du moyen âge: une école apostolique a été ouverte sous la direction du R. P. Robert. Le nombre des petits apôtres était de douze d’abord; il est aujourd’hui de dix-sept; il augmentera encore et les disciples de saint Michel travailleront un jour à répandre le culte de leur céleste protecteur et à faire connaître les gloires de la sainte montagne, sur laquelle ils auront passé les plus belles années de leur vie.

Fig. 130.—Aspect de la grande plate-forme à l’ouest, en 1875, lors de la découverte du tombeau de Robert de Torigni.

Le culte de saint Michel n’était pas entièrement aboli depuis les jours néfastes de la Révolution; il avait survécu à tous nos désastres, et la dévotion envers le grand Archange vivait toujours dans le cœur des véritables Français; elle s’était même plus d’une fois manifestée dans les heures d’angoisses et dans les calamités, comme au milieu des joies et des réjouissances publiques. «En 1820, après l’assassinat du duc de Berry, dit M. de Badts de Cugnac, de toutes parts des neuvaines furent faites en l’honneur de saint Michel. Le 29 septembre, jour même de la fête de l’Archange, naissait le duc de Bordeaux, appelé l’enfant du miracle.» En mémoire de cet événement on fit frapper une médaille qui représente sur un lit d’une forme antique, une femme offrant à l’amour de la France son enfant éclairé d’un rayon du ciel; à ses côtés est le buste du duc de Berry; la face porte: «Dieu nous l’a donné.»—«Nos cœurs et nos bras, sont à lui;» le revers, sur lequel on lit la date du 29 septembre, présente l’image de l’archange saint Michel terrassant le diable, sous la figure d’un monstre moitié homme, moitié dragon. Ici, Lucifer personnifie la révolution armée du poignard de Louvel d’une main et portant de l’autre une torche incendiaire; son céleste vainqueur, l’ange tutélaire de la France, tient le bouclier crucifère et manie le glaive flamboyant ([fig. 132]). La Restauration avait même essayé de faire revivre l’ancienne chevalerie. En 1816, Louis XVIII rappela que l’ordre de Saint-Michel était spécialement destiné à servir de récompense et d’encouragement aux Français, qui se distingueraient dans les lettres, les sciences et les arts, ou par des découvertes, des ouvrages et des entreprises utiles à l’État. Le 30 mai 1825, il y eut à Reims une réception solennelle après le sacre de Charles X, et le 29 septembre de l’année suivante le chapitre général fut convoqué; mais à partir de la révolution de Juillet, l’ordre n’a plus existé que de nom, et son dernier représentant est mort depuis quelques années.

Chez les autres nations, le nom de saint Michel n’a jamais été non plus complètement livré à l’oubli. La Bavière conserve toujours l’ordre du Mérite, fondé par Joseph Clément sous le patronage de l’Archange, pour soutenir la religion catholique, défendre l’honneur de Dieu et secourir les défenseurs de la patrie. En vertu d’un décret publié le 30 mai 1877, la reine d’Angleterre autorise l’admission de membres extraordinaires dans les ordres de Saint-Michel et Saint-Georges; elle nomme en même temps le prince de Galles grand-croix et le duc de Cambridge grand maître et principal chancelier. Les mahométans connaissent aussi le nom du puissant Archange et lui attribuent la fonction de secrétaire de la Divinité. L’Allemagne possède des confréries érigées sous le vocable de saint Michel, et la capitale de l’Autriche vient d’envoyer aux obsèques de Pie IX une députation prise parmi les membres de l’une de ces pieuses associations; l’immortel pontife s’est toujours montré lui-même le dévot serviteur de l’Archange, et le seul ornement de sa chambre mortuaire était une pendule surmontée d’une statuette du vainqueur de Satan, avec une croix et quelques cierges.

Fig. 131.—Petite médaille d’argent frappée à la naissance du duc de Bordeaux.

Fig. 132.—Médaille commémorative (face et revers) de la naissance du duc de Bordeaux.