La salle des Chevaliers et le réfectoire sont actuellement les plus beaux vaisseaux de la Merveille, auxquels s’ajoutera le dortoir, après sa restauration, qu’on peut espérer prochaine. Leurs grandes proportions, leur beauté simple et forte, leurs dispositions ingénieusement originales et particulières au Mont-Saint-Michel,—principalement en ce qui concerne la salle des Chevaliers et le dortoir,—font de ces diverses salles une suite d’exemples extrêmement curieux, qui peuvent être considérés comme des spécimens les plus particulièrement intéressants de notre architecture nationale au douzième siècle.
Voir la coupe transversale, fig. 52, et la vue perspective, fig. 58, prise dans la deuxième travée de la deuxième nef à l’ouest.
VII
DORTOIR
homas des Chambres, en même temps qu’il achevait la salle des Chevaliers, fit construire le dortoir qu’il termina avant sa mort (1225).
Le dortoir est une vaste salle élevée au-dessus du réfectoire dont elle a les dimensions générales; mais, au lieu d’être, comme celui-ci, voûtée en pierre et en deux parties, elle était couverte en charpente, d’une seule volée. La preuve de cette disposition primitive se voit dans le pignon ouest, debout tout entier; le formeret en pierre, qui supportait le lambris cintré, existe encore et atteste la forme ancienne. Le berceau lambrissé de la voûte en bois était en plein-cintre, soutenu par des poutres, des poinçons apparents et ornés, au droit de chaque contrefort.
Le dortoir est éclairé, au nord et au sud, par une série de petites fenêtres longues et étroites, affectant la forme de meurtrières; elles sont ébrasées à l’extérieur et leurs couronnements semblent être, par leur forme particulière en nids d’abeille, une réminiscence de l’art oriental, entrevu par les croisés français pendant leurs expéditions en Palestine. A l’intérieur, ces fenêtres, ébrasées de même qu’au dehors, sont encadrées par des colonnettes supportant des arcatures courantes, surmontées d’une corniche saillante, sur laquelle venaient s’appuyer les fermes apparentes et le berceau lambrissé. A l’est, deux grandes fenêtres, d’où la vue est magnifique, éclairaient et ornaient l’extrémité orientale du dortoir. Dans l’angle sud-est, une porte étroite donne accès à l’escalier en vis (contenu dans la tour des Corbins) qui, partant du porche précédant l’aumônerie, arrive au dortoir après avoir desservi le châtelet, ainsi qu’à la galerie supérieure du comble, au sud, et se termine par une élégante pyramide octogonale couronnant ladite tour des Corbins.
A l’ouest, la porte principale du dortoir s’ouvre sur la galerie est du cloître; une autre porte latérale s’ouvre du même côté et conduit à l’église, par la galerie sud du cloître longeant le transsept nord. Vers l’angle sud-ouest, une porte fait communiquer le dortoir avec la bibliothèque adjacente au sud, et avec le cloître, par la petite porte de l’ouest. Dans l’angle opposé, au nord-ouest, débouche l’escalier en vis (ménagé dans l’épaisseur du contrefort, au point de jonction des deux bâtiments de la Merveille), lequel, ayant son point de départ dans l’aumônerie, monte à la salle des Chevaliers, au dortoir, et aboutit, au-dessus, au crénelage du nord, dont on voit les amorces sur un des côtés de la tourelle couronnant l’escalier.
Dans la face sud, à peu près au milieu, se trouve une grande niche, comprenant deux arcatures, prévue et bâtie dès l’origine, ainsi que le prouvent tous les détails de la construction. C’est là que se plaçaient les lampes, formées par des trous creusés dans une pierre et disposées de façon à recevoir une mèche, ou bien une boule de cire (pourvue également d’une mèche) dont le déchet permettait d’apprécier, à l’estime, l’heure qu’il était; ou, enfin, tout autre luminaire qui, selon la règle de Saint-Benoît, devait brûler toute la nuit dans le dortoir: «Candela jugiter in eadem cella ardeat usque mane[16].» Suivant cette même règle, les moines devaient coucher seuls et tout vêtus,—vestiti dormiant[17]—sur des lits séparés et, autant que possible, dans une même salle: Monachi singuli per singula lecta dormiant si potest fieri, omnes in uno loco dormiant[18].» Aussi les dispositions prises par les premiers constructeurs déterminent-elles très nettement que le dortoir fut, au treizième siècle, établi selon les usages réguliers des Bénédictins. A cette époque, «en général, les dortoirs n’étaient pas plafonnés (ou voûtés) et la charpente était apparente[19].»
Au quinzième siècle, contrairement à l’ancienne règle, le dortoir fut divisé en cellules, suivant les ordres que Pierre Le Roy, avant son départ pour ses longs voyages, donna au prieur claustral de l’abbaye, dom Nicolas de Vandastin.