«Devant la porte des abbayes on établissait quelquefois des constructions militaires avancées, de manière à rendre plus difficile l’approche des assaillants, comme on l’aurait fait devant une place de guerre: c’étaient des barbacanes... qui, en cas d’attaque, devaient donner le temps de se mettre en défense et de fermer les portes. On voyait un exemple remarquable de ces premiers travaux militaires à Saint-Jean-des-Vignes, à Soissons (barbacane de forme rectangulaire ayant une grande analogie avec celle du Mont...) Ces constructions avancées,—barbacanes,—qu’on établissait au moyen âge en avant d’une place, équivalaient aux travaux qu’on nomme tête de pont, demi-lune (ou ravelin) dans les fortifications modernes[33]

VI
GRAND DEGRÉ ET ESCALIER DU SUD

n arrive à la barbacane par deux escaliers; l’un, au nord, est le grand degré, très large, dont l’emmarchement, très doux, est la continuation des rampes de la rue de la ville, aboutissant aux défenses extérieures du château. Le grand degré est établi parallèlement au rempart de l’ouest; une première porte fortifiée existait au bas des marches; une seconde porte barrait le passage à moitié de la hauteur, sur un palier où une petite poterne, au niveau du palier, communiquant avec un corps-de-garde, ménagé dans la partie basse de la tour Claudine, permettait aux gens d’armes de se porter sur le degré au premier signal. Enfin on arrivait à une troisième porte, donnant entrée dans la barbacane.

L’escalier du sud est moins important; il établissait les communications nécessaires entre la barbacane, le dehors, par une poterne, pratiquée au pied de l’escalier, et les chemins de ronde extérieurs de l’abbaye au sud.

Les deux portes du grand degré et les deux entrées nord et sud de la barbacane étaient fermées chacune par un seul vantail,—occupant toute la largeur des ouvertures,—qui se mouvait horizontalement et se manœuvrait par un système particulier, qui s’explique, du reste, par la situation exceptionnelle du Mont-Saint-Michel, dont les bâtiments ainsi que les ouvrages se superposent et ne se relient entre eux que par une série de degrés et de rampes de toutes natures.

Les vantaux des portes pivotaient sur leurs axes horizontaux reposant sur les pieds-droits saillants, établis de chaque côté intérieur des portes; ils s’ouvraient parallèlement à la pente de l’emmarchement et, à la moindre alerte, ils pouvaient se baisser très rapidement, entraînés par le propre poids de la partie inférieure garnie de lourdes ferrures; ils étaient maintenus fermés par des verrous, fixés latéralement sur le côté intérieur des vantaux, et dont on voit encore les gâches scellées dans les pieds-droits des portes.

Les vantaux fermés opposaient une grande résistance aux attaques extérieures, parce que, étant soutenus par les feuillures latérales et les marches à l’intérieur, dans le sens de la poussée, ils ne pouvaient être enfoncés ou relevés qu’après de longs efforts et défiaient ainsi toute surprise.

Les moyens ingénieux mis en œuvre pour défendre les approches de la barbacane du châtelet, ainsi que les obstacles accumulés sur les degrés qui aboutissent à ses portes, permettaient de retenir l’assaillant et de déjouer les tentatives qu’il pouvait faire pour s’emparer, par une attaque de vive force, des ouvrages extérieurs de la porte de l’abbaye-forteresse. Aussi, grâce à ses défenseurs et surtout à ses abbés, constructeurs habiles autant que gardiens vigilants, dont l’œuvre militaire compléta les défenses naturelles qui la rendaient inexpugnable, l’abbaye eut-elle le glorieux et rare honneur de résister victorieusement, aussi bien aux assauts furieux des Anglais qu’aux ruses perfides des Huguenots, et de n’avoir jamais été la proie des ennemis de la France.