Robert du Mont ne travailla pas avec moins d’ardeur au progrès de l’art chrétien qu’au développement des lettres et des sciences divines ou humaines. Sous sa direction, les moines copièrent plusieurs volumes dont un certain nombre sont regardés comme des chefs-d’œuvre de calligraphie et renferment des enluminures précieuses pour l’histoire du Mont-Saint-Michel. Dans le beau Cartulaire qui remonte à cette époque, on trouve la troisième apparition de saint Michel au bienheureux Aubert; l’Archange aux ailes déployées s’incline vers le pontife et le touche à la tête, tandis que des personnages mystérieux jouent de divers instruments de musique en signe de réjouissance; le lit et la chambre de l’évêque, l’édifice qui est représenté au-dessous, la vivacité du coloris, les différentes ornementations des dessins nous offrent autant de particularités à la fois originales et instructives (fig. 42 à 44).

L’illustre abbé joignit à son titre de libraire celui d’architecte du Mont-Saint-Michel. D’après les indications de M. Corroyer, on lui doit, à l’extrémité de la façade romane de la basilique, les deux anciennes tours et le porche qui servait à les unir; à l’ouest, les bâtiments adossés aux substructions primitives; et, au sud, les corps de logis que les modernes ont désignés sous les noms d’hôtellerie et d’infirmerie du Mont-Saint-Michel. Ces édifices, dont les uns ont disparu et les autres sont restés debout comme des témoins éloquents de la puissance et du génie de nos pères (fig. 45 et 46), appartiennent à cette belle époque où le roman, parvenu à son plus haut degré de perfection, s’élance, se dégage en quelque sorte des entraves du plein-cintre pour se transformer bientôt en ogive élégante et gracieuse.

La carrière de Robert était remplie. Son âme, disent les annalistes, se détacha de son corps et alla jouir de la vie bienheureuse, avec le saint Archange dont «il avait si honorablement gouverné l’abbaye;» sa dépouille mortelle reçut la sépulture sous le portique de l’église, au pied de l’une des tours qu’il avait élevée lui-même pendant sa vie. Il était âgé de quatre-vingts ans, dont trente-deux s’étaient écoulés depuis sa nomination à l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Les religieux l’inhumèrent

Fig. 44.—Troisième apparition de saint Michel à saint Aubert. Dessin au trait colorié d’un ms. du Mont-Saint-Michel: Cartularium monasterii montis sancti Michaelis. Douzième siècle. Bibliothèque d’Avranches. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.

avec sa crosse et ses ornements pontificaux, et placèrent dans le sarcophage un disque de plomb portant les inscriptions suivantes:

✠ HIC. REQVIESCIT. ROBERTUS. DE. TORIGNEIO.
ABBAS. HVIVS. LOCI.
✠ QVI. PREFVIT. HVIC. MONASTERIO. XXX. II.
✠ VIXIT. VERO. LXXX ANNIS.

Fig. 45.—Constructions de Robert de Torigni. Coupe longitudinale, de l’est à l’ouest.

Plans et Détails des Bases de la Façade romane.