Mais avant tous ces patronages, presque sur la ligne de la chevalerie, nous devons placer les nombreuses confréries qui s’établirent sur divers points de la France, spécialement dans la province de Normandie, sous le nom bien connu de Charités. Ces pieuses associations, qui existent encore en certaines paroisses, ont pour but l’ensevelissement des morts, et reconnaissent pour patron l’Archange, gardien des sépultures, conducteur et peseur des âmes ([fig. 103]). Il est curieux et instructif à la fois d’en étudier la nature, afin de bien comprendre quelle était alors l’influence du culte de saint Michel. Bernay, Menneval et quelques autres paroisses du diocèse d’Évreux ont probablement servi de berceau à ces confréries, dont l’origine semble remonter à une peste qui ravagea le pays en 1080. Comme la plupart des habitants avaient pris la fuite pour échapper au terrible fléau, un petit groupe de personnes de toutes les classes de la société se réunit pour inhumer les morts, et forma une association sous le vocable de saint Michel. D’après un manuscrit du seizième siècle, voici quels étaient les règlements de la Charité de Menneval, fondée par «J. Planquette, esquevin, J. Bolquier, prévost, et J. Dumoutier.»

Quiconque voulait «bénignement» faire partie de ladite Charité, soit homme ou femme, devait être «puissant de corps pour gaigner sa vie» et n’avoir encouru aucune excommunication; de plus il payait dix deniers tournois au moment de la réception, et autant aux deux principales fêtes de saint Pierre et à la Saint-Michel. Ces mêmes jours de solennité, on chantait une messe «à diacre et sous-diacre» pour le «salut de l’âme des frères et bienfaiteurs tant vifs que trépassés.»

L’association était gouvernée par un échevin, un prévôt et treize frères ou servants, tous gens «prudhommes et loyaux.» A chacune des trois fêtes désignées, les treize frères ou officiers, portant des torches de cire du poids de deux livres, allaient «quérir» l’échevin, le conduisaient à l’église pour les premières vêpres et la messe, et le ramenaient à son hôtel, après la fin de la cérémonie; ils pouvaient en cette circonstance «porter croix, campenelle et bannière de la frairie par toutes les paroisses.»

Le placebo et le dirige de l’office des morts devaient être chantés par sept chapelains; on pouvait cependant se contenter d’un seul dans les cas extraordinaires, par exemple dans les grandes mortalités. Le luminaire pour les trépassés était de quatre gros cierges de trois livres, qui brûlaient autour du corps, et de deux autres d’une livre pour l’autel. Si un frère servant «allait de vie à trépas,» il était accompagné de sa demeure à l’église et de l’église au cimetière par deux officiers portant des torches du poids de trois livres; si le défunt avait rempli les charges de prévôt ou d’échevin, quatre torches devaient être allumées en son honneur pendant le service. Tous les frères ou officiers servants étaient tenus «de lever le corps de son hostel» pour le porter à l’église, où l’on «célébrait une messe solennelle

Fig. 103.—Saint Michel, peseur des âmes. Un homme ayant été transporté en esprit au tribunal de Dieu, voit, grâce à l’intervention de la sainte Vierge, le poids des bonnes actions l’emporter sur celui des mauvaises. D’après un ms. du quinzième siècle, peint en camaïeu: Les Miracles de Notre-Dame, nº 9199, à la Bibl. nat.

à diacre et sous-diacre.» Le même jour, chaque membre faisait dire pour le frère défunt une messe basse aux frais de la Charité, et treize pains étaient distribués à treize pauvres devant la fosse du cimetière. A toutes les fêtes, la confrérie plaçait sur l’autel deux cierges d’une livre, et deux torches de trois livres étaient tenues par des officiers «à la lévation du corps de Nostre Seigneur Jesus Christ;» les frères servants donnaient aussi «le pain benoist» à toute l’assistance, et un clerc était spécialement chargé de servir le prêtre à l’autel.

Si un membre était «ladre et séparé de la compagnie,» les frères avec «la croix, campenelle et bannière,» l’accompagnaient jusqu’au lieu où le curé de la paroisse devait le conduire. Les infirmes qui ne pouvaient plus gagner leur vie sans mendier, et demandaient des secours à la confrérie, recevaient «six blancs par semaine.» Ceux qui avaient failli à leur devoir étaient condamnés à une amende: «les chapelains payaient cinq deniers tournois» et «les frères serviteurs cinq deniers.»

Dans les temps de grande mortalité, quand le service de la charité devenait trop difficile et trop «grevable,» les frères ou officiers pouvaient s’adjoindre des aides. Quatre ou six serviteurs restaient le dimanche à la table de la recette pour régler après la messe les intérêts de la Charité, et accueillir les nouveaux frères qui demandaient à entrer dans la confrérie.