Outre les divers ornements d’église, l’association possédait un drap mortuaire chargé au milieu d’une croix blanche. Sur la bannière on représentait l’image de l’Archange gardien des sépultures et conducteur des âmes. Le costume des frères se composait ordinairement d’une soutanelle assez longue, d’une ceinture noire à frange blanche, d’un rabat en mousseline, et d’un chaperon qui fut transformé plus tard en barrette conique; ce chaperon portait, bordés sur le devant, le nom de la paroisse et la date de l’institution. Sur une écharpe placée en sautoir, on voyait l’image de saint Michel terrassant le démon.
Dans toutes les confréries on admettait des membres honoraires, qui prenaient part aux frais et assistaient aux réunions des frères serviteurs, sans partager leurs modestes et pénibles fonctions; ainsi, dans la commune des Chambrais les chefs de la famille de Broglie ont toujours compté parmi les membres honoraires de la Charité. Plusieurs de ces confréries avaient également un dignitaire appelé roi; son emploi consistait surtout à présider les réunions générales, à servir de guide aux pèlerins que l’association députait au Mont-Saint-Michel; au bout d’un an, il devenait prévôt, puis l’année suivante échevin, et ensuite il rentrait parmi les simples frères; son costume et celui des deux autres frères dignitaires, se distinguait par la richesse et les couleurs; il portait, comme le prévôt et l’échevin, un bâton historié, surmonté d’une petite niche, tandis que les officiers servants n’avaient à la main que des torches allumées. Un ou deux frères avaient le titre de sonneurs et convoquaient les membres à la réunion; dans les enterrements, ils étaient vêtus d’une dalmatique et agitaient une clochette pour inviter les fidèles à la prière.
D’autres associations non moins florissantes s’étaient établies dans le but d’honorer l’Archange et de favoriser les pèlerinages au Mont-Saint-Michel. Leur nombre se multiplia au quinzième siècle, mais pour en trouver l’origine, il faut remonter plus haut dans le moyen âge. Dès l’année 1210, d’après le frère Jacques du Breul, le roi Philippe-Auguste «fonda la confrérie de saint Michel l’Ange, du Mont de la mer, en l’église Saint-Michel près le palais, à Paris, pour les pèlerins et pèlerines» qui avaient fait le «voyage» du mont Tombe. Quelques-unes de ces confréries possédaient des hôtels, où l’on hébergeait gratuitement les pèlerins de passage à Paris; on y distribuait aussi des secours aux enfants et aux pauvres qui n’avaient pas les ressources nécessaires pour aller visiter le Mont-Saint-Michel, Saint-Jacques de Compostelle, ou tout autre sanctuaire vénéré. Le nombre de ces pieux voyageurs devint si considérable au quinzième siècle que le seul hôpital de la confrérie de Saint Jacques aux pélerins, à Paris, en hébergea 16,690 en moins d’un an; et, comme nous l’apprend une requête de la même époque, 36 à 40 «povres pelerins et austres povres» logeaient chaque nuit dans cet hôpital, qui se trouvait par là «moult chargé et en grande nécessité de liz, de couvertures et de draps.» En certaines contrées où ces confréries n’existaient pas, des quêtes étaient faites pour venir en aide aux pèlerins du Mont-Saint-Michel; dans les paroisses où elles étaient établies, comme à Bernay, Menneval, Argentan, les confrères possédaient leur chapelle, et même leur sacristie particulière; ils avaient leur jour de fête et de réjouissance. Par exemple, à Moulins-sur-Orne, si célèbre par sa confrérie de saint Michel, la solennité de l’Archange est suivie d’une véritable fête de famille; après les vêpres, tous les assistants chantent le cantique traditionnel, et le soir les associés donnent un repas auquel 60 à 80 personnes prennent part chaque année.
Le Mont-Saint-Michel était le centre et le foyer de toutes ces œuvres, tandis que le glorieux Archange en était l’inspirateur, le chef et le patron. Les diverses confréries devaient envoyer des pèlerins au Mont, et plusieurs n’admettaient jamais un nouveau membre, s’il n’avait auparavant visité le sanctuaire de saint Michel ([fig. 104]). D’après le livre des Us de Saint-Firmin, l’une des villes les plus anciennes et les plus célèbres du Pas-de-Calais, Montreuil-sur-Mer, possédait de temps immémorial une confrérie de célibataires dont la plupart accomplissaient chaque année le pèlerinage du Mont-Saint-Michel au péril de la mer; avant le départ, ils recevaient la bénédiction du curé et se munissaient auprès du «mayeur» d’un laissez-passer collectif; ils vivaient en route de quêtes et d’aumônes, et arrivaient au terme de leur voyage le quinze octobre, veille de la fête du saint patron; tous passaient la nuit en prière, communiaient le lendemain et revenaient chargés de coquilles, mendiant toujours leur pain et portant, selon l’usage, le bourdon et la bannière des pèlerins. A l’arrivée, le curé de l’église Saint-Michel et les habitants de la ville allaient à leur rencontre et les recevaient «avec force démonstrations de joie et de piété.» Cette coutume n’est point particulière au moyen âge; nous la retrouvons dans les siècles derniers et même au dix-neuvième siècle. Plusieurs paroisses du diocèse de Séez en offrent une preuve évidente: pour être reçu dans les confréries d’Almenesches, de Silly-en-Gouffern, de Sai, de Moulins, de Sarceaux, il fallait avoir visité le Mont-Saint-Michel, et s’être nourri avant le départ de la divine Eucharistie, afin d’accomplir en état de grâce cet acte religieux.
Saint Michel, ange médecin et protecteur des agonisants, fut aussi l’objet d’un culte spécial, surtout à Liège et en certaines villes de la Flandre, où l’on fonda des confréries sous son patronage, pour venir en aide aux malades. A cette heure suprême, où l’âme est sur le point de paraître devant son juge, nos pères voulaient se concilier la faveur du puissant et redoutable Archange; ils ne l’oubliaient pas même dans leurs testaments. Louis Raoul Bachelier légua, en 1459, trente sous tournois de revenu pour entretenir dans l’église de «Nismes» deux cierges d’une demi-livre, qui devaient brûler le jour de la fête de saint Michel; le frère de Louis XI, Charles de Valois, duc de
Fig. 104.—Pèlerinage de la confrérie de Camembert (Orne) au Mont-Saint-Michel en 1772. Tableau de l’église de Camembert. D’après une photographie de M. Gatry, vicaire de Vimoutiers.
Guyenne, comte de Saintonge et seigneur de la Rochelle, a laissé ces belles paroles dans son testament de 1472: «(Nous) commettons (notre âme) à la Vierge glorieuse, qui des pécheurs, jusques icy, nous confessons estre advocate, et qui non sans cause est dite du Rédempteur de l’humain genre, et Roy de gloire, Mère très débonnaire; à Monsieur saint Michel, et toute la cour du Paradis céleste, afin que par leurs prières, elle monte ès saints lieux, pour régner avec eux: si leur prions et requerrons, et très dévotement les supplions qu’ils me soient en aide.»
Les magistrats honoraient en saint Michel l’ange justicier, les écoliers reconnaissaient en lui le prince de la lumière et le protecteur des lettres; les artistes lui bâtissaient des temples et des autels, le peignaient sur la toile et lui élevaient des statues, les poètes le chantaient, les orateurs célébraient sa gloire et sa puissance, les princes et les derniers enfants du peuple s’agenouillaient ensemble pour le prier; saint Michel avait sa place dans les fêtes de famille; il paraissait partout, sur le théâtre, dans les réunions publiques, en particulier dans les processions solennelles; il fallut même parfois écarter son image, pour empêcher des manifestations indiscrètes, et arrêter l’élan d’un enthousiasme pas assez réfléchi. Il est bon de rappeler certains traits, pour faire mieux comprendre cette époque, glorieuse par-dessus toutes dans l’histoire de saint Michel (V. Le Mistere du siege d’Orleans).
Nos pères ignoraient les jouissances raffinées que notre siècle matérialiste et sensuel demande aux exhibitions du théâtre; pour se procurer des délassements, ils aimaient à reproduire les vérités de la religion dans des scènes naïves, parfois bizarres, mais dont l’honnêteté n’avait jamais à rougir. Souvent l’archange saint Michel, vainqueur de Satan et gardien des âmes, jouait un rôle important dans ces représentations symboliques. D’après les vieux historiens de Paris, les pâtissiers de cette ville célébraient la fête de saint Michel, leur protecteur, par une procession qui attirait un grand nombre de curieux. Ils se rendaient en pompe à la chapelle de l’Archange, dans l’église Saint-Barthélemy. Les uns étaient habillés en diables, les autres en anges, et au milieu de la troupe on voyait saint Michel agitant une grande balance et traînant après lui un démon enchaîné, qui s’efforçait de molester les passants, menaçait les uns, frappait les autres et faisait à tous des niches plus ou moins ridicules. Anges et diables étaient à cheval, accompagnés de tambours et suivis à distance par des prêtres qui portaient le pain bénit. Des drames analogues se jouaient au Mont-Saint-Michel, «en présence de ces foules immenses qui, à certains jours privilégiés, encombraient les abords de l’abbaye (E. de Beaurepaire, Les miracles du Mont-Saint-Michel).»