La procession que le roi René institua en 1462, dans la ville d’Aix, offrait une scène non moins singulière, appelée Le jeu des diables ou La lutte de la petite âme. Des démons revêtus de costumes aux emblèmes satiriques et la tête surmontée de longues cornes se pressaient autour d’un enfant qui représentait la petite âme. Cet enfant portait un gilet blanc, symbole de l’innocence, et tenait à la main une grande croix qu’il serrait sur sa poitrine ([fig. 105]). D’abord, à l’aspect du signe de
Fig. 105.—Le jeu des diables ou la lutte de la petite âme; groupe de la procession instituée à Aix en 1462, par le roi René. D’après A. Millin.
notre salut, les démons prenaient la fuite, mais ils ranimaient bientôt leur courage et se précipitaient une seconde fois sur la petite âme; ils n’osaient pourtant pas l’approcher de trop près, et, se tenant à distance, ils essayaient de l’enlever avec des bâtons fourchus; furieux de ne pouvoir réussir, ils n’écoutaient plus que leur colère et redoublaient d’efforts pour s’emparer de leur victime. La petite âme allait succomber, quand saint Michel, vêtu de coton blanc, ayant des ailes dorées et la tête environnée d’une auréole céleste, apparaissait tout à coup et se jetait au milieu de la mêlée, aussitôt il était assailli par les démons, et recevait des coups innombrables sur son dos, qu’il avait prudemment rembourré d’un épais coussin. Les diables désespérés, n’en pouvant plus de lassitude, renonçaient à leur dessein et prenaient la fuite en faisant d’horribles grimaces. Alors le nouveau Michel, comme s’il avait triomphé de Lucifer en personne, poussait un cri de victoire et sautait à plusieurs reprises, pour témoigner sa joie d’avoir sauvé la pauvre petite âme des griffes du démon.
Afin de compléter cet aperçu général, il faut arrêter les yeux sur la cité de l’Archange. En 1470, un an après l’institution de la chevalerie, Louis XI visita le Mont-Saint-Michel, et, au témoignage d’Hélyot, il y tint la première assemblée de l’ordre, dans la salle des Chevaliers. Un autre chroniqueur, Jean de Troyes, parlant de ce voyage, s’exprime ainsi: «Le roi, qui estoit à Amboise, s’en partit et ala au Mont Sainct Michel en pèlerinage. Et après icelluy fait et accomply,» il inspecta Tombelaine, Avranches, Coutances, Caen, et plusieurs autres places de Normandie. Deux ans plus tard, Louis XI revint au Mont avec une brillante escorte. A son passage dans la ville d’Alençon, il faillit être écrasé par la chute d’une pierre qui se détacha d’un mur; aussitôt, disent les historiens, le roi fit un grand signe de croix, se mit à genoux en témoignage de sa reconnaissance et baisa la terre. Quelques jours après, il était dans la basilique de Saint-Michel, et suspendait auprès du crucifix la pierre qui était tombée à ses pieds dans la ville d’Alençon. Jean de Troyes nous apprend que dans le cours de l’année 1474 les Anglais menacèrent de faire une descente sur les côtes de Normandie, peut-être pour tenter la prise du Mont-Saint-Michel: «le roy, dit-il, fut au service la veille de Noël en l’église Nostre-Dame de Paris. Le lendemain de Noël qui estoit le jour Sainct Estienne, le roy eut des nouvelles que les Anglois estoient en armes en grant nombre sur mer, et estoient vers les parties du Mont Sainct Michel. Et incontinent fist monter à cheval et envoyer en Normandie les archiers par lui mis de sus sa nouvelle garde, nommée la garde de monsieur le Dauphin.»
A cette époque, les armoiries du Mont étaient chargées de coquilles sans nombre, avec le chef de la maison de France ([fig. 106]); l’abbaye jouissait de nombreux privilèges que Louis XI confirma par ses lettres de 1477, en abolissant toutes les taxes qui pesaient sur les religieux; mais pour servir ses vues politiques, le monarque se réserva le droit de faire garder le château par un officier de son choix; il construisit
Fig. 106.—Armoiries de l’Abbaye, sous le règne de Louis XI.
même des cachots à l’ouest du mont Tombe. Il prouvait par là que sa piété envers l’Archange n’était pas sans mélange d’intérêt personnel.
Cependant l’institution de l’ordre militaire fut suivie de plusieurs années glorieuses pour l’histoire de saint Michel. Le chevalier de cette époque passait pour le vrai type de la bravoure française, et, dans les circonstances périlleuses, il figurait toujours au premier rang; pour lui, reculer sur un champ de bataille était un acte de félonie que rien ne pouvait excuser; sa vaillante épée était au service de Dieu, de l’Église, de la veuve et de l’orphelin. D’autre part, l’ancienne abbaye, avant d’accepter le régime de la commande et de se soumettre à une juridiction étrangère, jetait un vif éclat et montrait que la vie n’était pas épuisée dans son sein.