Plusieurs religieux se livrèrent à l’étude avec ardeur. Il faut rapporter à cette époque le manuscrit intitulé: Varia ad historiam Montis Sancti Michaelis. Ce volume, orné de longues lettres gothiques, est l’œuvre d’un moine du Mont-Saint-Michel. La vérité historique n’y est pas toujours respectée avec assez de scrupule; cependant nous y trouvons plusieurs détails qui méritent d’être rapportés. L’auteur raconte en style naïf la légende «du benoist archange, Monseigneur saint Michiel;» puis il cite les «oroisons aux angels de paradis, et premièrement à l’ange qui de nous est garde.» A la fin de son ouvrage, le moine bénédictin nous a laissé des pièces de poésie remarquables à la fois par l’onction de la piété et les grâces du langage; par exemple qui ne serait touché en lisant cette prière au Sauveur et à la Vierge?

«Doulz Jhésus Crist, doulz créateur
«En qui j’ay toute m’espérance,
«Doulz roy, doulz Dieu, doulz Sauveur,
«Qui n’as ne fin ne commensance,
«Doucement me donne t’amour,
«Et de ta gloire cognoissance,
«Et m’ottroy par ta douceur
«Vraie confession et repentance.....
«Sainte Marie, dame, royne, genitrix,
«Glorieuse pucelle, porte de paradis,
«Se vous onqs oytes par la vostre merci
«La voix d’un pécheur qui vous criast merci...
«Si vraiment com Dieu prist en vous chair et sans,
«A trestous mes besoings me soiez vous aidant...»

Tandis que le trouvère exerçait sa verve dans le silence du cloître, la crosse était portée par des hommes dont les brillantes qualités contribuaient à faire aimer et vénérer le principal sanctuaire de l’archange saint Michel. Le cardinal d’Estouteville était mort à Rome, en 1482. Après lui, les quatre neveux du capitaine de Baternay, André de Laure, Guillaume de Lamps, Guérin de Laure et Jean de Lamps gouvernèrent successivement le monastère à titre d’abbés réguliers. André de Laure, originaire du Dauphiné se distinguait par l’étendue de son savoir et la noblesse de sa naissance; de plus il avait pour lui la faveur de son oncle, le comte du Boschage de Baternay, chambellan du roi et successeur de Jean d’Estouteville dans la charge de capitaine du Mont. Les religieux, qui désiraient vivement élire eux-mêmes leur abbé et recouvrer les droits qu’on leur avait enlevés lors de l’élection du cardinal d’Estouteville, se réunirent en chapitre dès qu’ils apprirent la mort de ce dernier; ils procédèrent au vote sous la présidence de Guillaume le Maire, prieur claustral de l’abbaye, et portèrent leurs suffrages sur André de Laure. Ils espéraient avec raison que le comte de Baternay ferait ratifier cette élection. Le nombre des moines était alors de 25. Le nouvel abbé, qui possédait le prieuré de Pontorson et remplissait les charges d’archidiacre et de chantre du monastère, ne voulut renoncer à ces titres qu’après avoir reçu les lettres du roi et s’être assuré que son élection ne serait pas invalidée.

André de Laure était docteur en l’un et l’autre droit; cependant il passa une partie de son temps à Paris pour se livrer à l’étude. Vers la fin de sa vie, il résida plus régulièrement dans son abbaye où il mourut le 25 mars 1499. Les bénédictins l’inhumèrent dans la chapelle de la Sainte-Trinité, devant l’autel du Sauveur qu’il avait lui-même érigé et qui fut dédié depuis à Notre-Dame de Pitié. Malgré ses longs séjours à la capitale, André de Laure ne négligea pas les intérêts de son monastère dont il augmenta les revenus; il mit en particulier tous ses soins à orner la basilique de l’Archange. D’après dom Huynes, il enrichit les chapelles de vitraux, dans lesquels «il fit peindre ses armes, celles du cardinal d’Estouteville, comme aussy l’histoire de la fondation du Mont et le sacre des roys de France. Plusieurs depuis ce temps là ont adjousté leurs armes à ces vitres.»

Guillaume de Lamps est resté célèbre parmi les abbés qui travaillèrent le plus à la gloire de saint Michel, et ses historiens disent qu’il brilla comme un «astre luisant,» à l’aurore du seizième siècle. Nous lui devons une partie duchœur, le grand escalier, la plate-forme appelée Mirande ou Saut-Gautier, une partie du logis abbatial, l’aumônerie, la grande citerne, le pont qui unit l’église et le quatrième étage du logis; il acheta des vases précieux et fit bâtir la chapelle qui touche le jardin de l’abbé. Pendant les onze années de sa prélature, de 1499 à 1510, il n’employa pas moins de quatre-vingts ouvriers pour les travaux du monastère et de ses dépendances. En 1509 la foudre renversa la flèche, fondit les cloches, et exerça de grands ravages dans la basilique; c’était la dixième fois que le Mont-Saint-Michel devenait

Fig. 107.—Tombeau de Guillaume de Lamps. D’après un design de M. de Rothemont; ms nº 4902 de la Bibl. nat. Dix-huitième siècle.

la proie des flammes. Guillaume de Lamps était occupé à réparer ce désastre, et déjà il avait construit, dans le transept du midi, le pilier décoré de ses armes, quand la mort vint le ravir à l’affection des religieux, le premier mars 1510. Il fut enterré dans la chapelle du rond-point, dédiée à la bienheureuse Vierge, du côté de l’évangile ([fig. 107]).

Guérin de Laure, cousin de Guillaume de Lamps et frère d’André de Laure, dut en partie son élévation à la faveur du comte de Baternay,