Comment le conte de Poeitiers et de Foretz et les barons et dames prindrent congié de Raimondin et Melusine.
L’istoire nous dist en ceste partie que tant demourèrent ces deux amans au lict que le soleil fut hault levé ; et adoncques se leva Raimondin et se vestit, et saillist hors du pavillon. Et desjà estoit le conte de Poetiers et le conte de Forestz et les aultres barons qui attendoient Raimondin, et l’emmenèrent tous ensamble en la chappelle, et là ouyrent la messe moult devotement, et puys vindrent en la prarie, et là de rechief commença la feste qui fut moult grande. Or vous en laisserons à parler, et dirons en avant de la contesse et des autres grans dames qui atournèrent Melusine et la menèrent moult richement appareillée en la chappelle ; et là ouyrent la messe, et fut l’offrande grande et riche ; et aprez ce que le service divin fut fait, se retrairent au pavillon. Que vous feroie ores long compte, la feste fut grande et noble, et dura par l’espace de quinze jours entiers, et donna Melusine de moult grans dons et joyaulx aux dames et damoiselles, aux chevaliers et escuiers ; et aprez la feste prindrent congié le conte et la contesse et toute la baronnie, pour eulx en aler. Et lors convoia Melusine la contesse et sa fille jusques oultre la villette de Colombiers ; et au departement donna Melusine à la contesse ung si riche fermail d’or que ce fut sans nombre, et à sa fille ung chappeau de perles à saphiers, gros rubis, diamans, et aultres pierres precieuses ; et tous ceulx qui veoient le fermail et le chappeau s’esmerveilloient de la beaulté, bonté et valleur d’iceulx. Et sachiez que Melusine donna tant aux grans et aux petis, que nul ne fut en la feste qui ne se louast des grans dons que Melusine leur donna, et s’esmerveilloient tous dont tant de biens povoient venir ; et disoient trestous que Raimondin estoit moult grandement, puissamment et vaillamment marié. Et aprez toutes ces choses, Melusine prinst congié honnourablement du conte et de la contesse et de toute la baronnie, et s’en retourna en son pavillon en moult noble et belle compaignie ; et Raimondin convoia tousjours le conte, et en chevauchant leur chemin le conte luy dist en ceste manière : Beau cousin, dictes moy, se faire se peut bonnement, de quel lignage est vostre femme ; combien que quant le chevalier vint à nous de par elle pour nous logier, il nous mercia de l’onneur que nous vous venions faire, de par ma damoiselle Melusine d’Albanie, et je le vous demande aussi pour ce que nous en sçaurions voulentiers la verité, car à tant que nous povons appercevoir de son estat et maintieng, il convient qu’elle soit saillie de moult noble et puissant lieu ; et la cause qui nous meut de le voulentiers sçavoir est pour ce que nous n’aions point mespris de luy faire l’onneur qui lui appartient. Par ma foy, monseigneur, dist le conte de Foretz, tout ainsi estoit ma voulenté.
L’istoire nous dist que adonc Raimondin fut moult couroucé au cuer quant il ouyt la requeste que le conte de Poeitiers, son seigneur, luy faisoit, et pareillement le conte de Foretz, son frère ; car il amoit, doubtoit et prisoit sa dame tant qu’il haioit toutes choses qu’il pensoit qui luy deussent desplaire ; non pourtant il luy respondit moult froidement : Par ma foy, monseigneur, et vous mon frère, plaise vous sçavoir que par raison naturelle à qui que je cellasse mon secret, à vous deux je ne le debveroie pas celler, voire se c’estoit chose que je le peusse dire, et aussi que je le sceusse ; et pour ce je vous responderay à ce que vous m’avez demandé selon ce que je puys sçavoir. Sachiés que je ne demandé ne enquis oncques tant que vous m’avez demandé et jà enquesté ; mais tant vous en sçay bien dire qu’elle est fille de roy puissant et hault terrien ; et par l’estat, gouvernement et maintieng que vous avez veu en elle, vous povez bien assez appercepvoir qu’elle n’est ne a esté nourie en mendicité ne en rudesse, mais en superfluité d’onneur et largesse de tous biens ; et vous requiers comme à messeigneurs et amis que plus n’en enquerez, car aultre chose ne povez vous sçavoir de moy ; et telle qu’elle est elle me plaist bien, et en suys trescontent, et congnois bien que c’est le sourion de tous mes biens terriens présens et advenir, et aussi crois-je certainement que c’est la voie première de tous mes biens et le saulvement de moy. Adonc, respondist le conte de Poeitiers, par ma foy, beau cousin, de ma part je ne vous en pense plus à enquester, car comme vous avez saigement mis en termes de haultes honneurs, richesses et maintieng de ma cousine, vostre femme, nous devons de nous mesmes concepvoir qu’elle est de noble extraction, et de trespuissant et hault lieu. Par ma foy, monseigneur, dist le conte de Foretz, vous dictes vray ; quant est de ma part je ne l’en pense jamais à enquester, jà soit ce qu’il est mon frère, car je l’en tien tresbien asseuré selon mon advis. Las ! depuys il luy faillit de convenant, dont Raimondin emperdist la dame, et le conte de Forestz emprist depuys, pour ce, mort par Geuffroy au grant dent, dont on vous parlera cy après plus à plain en l’istoire, mais quant pour cause de briefveté. Raimondin prist congié du conte et de son frère et des barons, et s’en retourna à la fontaine de Soif ; et aussi le conte de Forestz prist congié du conte de Poetiers, de sa mère, de sa seur, et de tous les barons moult honnourablement, et s’en alla en sa conté et les mercia moult de l’onneur qu’ilz lui avoient fait aux nopces de Raimondin son frère. Et pourtant le conte de Poeitiers, sa mère et sa seur, et ceux de son hostel retournèrent à Poetiers, et chascun des aultres barons s’en alla en sa contrée. Mais il n’y eut celluy qui ne pensast aux merveilles et richesses qu’ilz avoient veu aux nopces, et aux trenchis et au ruissel qui si souldainement leur estoit apparu estre fait ; et disoient bien tous ceulx d’un commun d’illec environ, que d’aultres plus grans merveilles y adviendroient et apparroient. Et à tant se taist l’istoire à parler d’eulx et commence à parler de Raimondin et de sa dame comme ilz furent aprez la departie de la feste.
L’istoire nous racompte que quant Raimondin fut retourné devers la dame, qu’il trouva la feste encore plus grande que devant, et y avoit plus de nobles gens qu’il y eut devant. Toutes lesquelles gens lui vont dire à haulte voix : Monseigneur, vous soiez le bien venu comme celluy à qui nous sommes et à qui nous voulons obéir ; et ce disdrent aussi bien les dames que les seigneurs ; et adoncques Raimondin leur respondit : grans mercis de l’onneur que vous me offrez. Et à tant est venue Melusine qui moult honnourablement le bienveigna et le traist à part, et luy recorda mot à mot toutes les parolles qui avoient esté entre le conte et luy, et entre luy et le conte de Forest ; et luy dist la dame : Raimondin, tant que vous tiendrez ceste voie tous les biens vous habonderont ; beau amy, je donneray demain congié à la plus grant partie de nos gens qui cy sont venus à nostre feste ; car il nous fauldra ordonner aultre chose, Dieu devant, que vous ferez bien prouchainement ; et Raimondin respondist ainsi : dame, comme il vous plaira. Et quant vint le lendemain au matin, Melusine departist ses gens, et en y eut grant quantité qui s’en allèrent, et ceulx qui luy pleurent demourèrent. Et à tant se taist l’istoire à parler des choses dessusdictes, et commence à traicter et à parler comment la dame commença à fonder la fortresse de Lusignen, de quoy j’ay dessus parlé.
En ceste partie nous dist l’istoire que quant la feste fut departie de ses gens, que tantost aprez elle fist venir grant foison d’ouvriers et de pionniers, et fist tantost trencher et desracinier les grans arbres, et fist faire la roche toute nette par dessus, et le parfont trenchis, ainsi qu’elle avoit fait ordonner par avant, et ainsi que le cuir du cerf avoit environné ; et puys fist venir grant foison de massons et tailleurs de pierre, et aprez fist commencer sur la vive roche nette et bastir le fondament tel et si fort que c’estoit merveilles à veoir ; et faisoient les ouvriers dessusdis tant d’ouvraige et si soudainement, que tous ceulx qui par là passoient en estoient tous esbahis ; et les paioit merveilleusement tous les samedis sans nulle faute, tellement qu’elle leur donnoit ung denier de reste, et trouvoient pain, vin et char, et toutes aultres choses qui leur faisoient besoing, à grant habondance. Et est vray que personne ne sçavoit dont ces ouvriers estoient. Et sachiez que en brief temps fut la fortresse faicte, non pas une tant seullement, mais deux fortes places avant que on puisse venir ne aller au donjon ; et sont toutes les trois places environnées de fortes tours machicollées et les voulées des tours tournées et aguies, et les murs haultz et bien carnelez ; et en y a à trois pares de brayes bien haultes et puissans ; et y a pluiseurs tours ès dictes braies, et poternes fortes à merveilles, et au lez, vers le hault bois au dessus de la prarie, est la roche si haulte et si droite qu’en elle nulle creature pourroit habiter. Et avec tout ce il y a fortes braies entaillées de mesmes la roche. Or est vray que la fortresse est grande et forte à merveilles. Et sachiez que le conte de Poetiers et tous les barons et mesmes les gens du pays furent tous esbahis comment si grant ouvraige povoit ainsi estre fait et en si peu de temps ; et adonc la dame se logea dedens la fortresse, et Raimondin fist crier une grande feste qui fut moult noble ; et y furent le conte de Poetiers, sa mère, sa seur, les barons du pays, le conte de Forestz, et pluiseurs aultres nobles du pays et de pluiseurs nations ; et aussi y furent tant de dames et damoiselles qu’il devoit bien souffire pour la journée. Et à la feste fut bien jousté et bien dancé, et menèrent moult joyeuse vie, et moult amoureusement furent assamblez. Et quant Melusine vit son bon point, si a dit aux deux contes et aux barons moult humblement en ceste manière : Mes beaulx et bons seigneurs, nous vous remercions de la haulte honneur que vous nous avez faicte, et la cause pour quoy nous vous avons prié de y venir je vous la declareray à present.
Seigneurs, dist la dame, je vous ay icy assamblez pour avoir vostre conseil comment ceste fortresse sera appellée, pour quoy il soit memoire à jamais comment elle a esté fondée adventureusement. Par ma foy, dist le conte de Poetiers, belle niepce, et nous vous disons tant en général et voulons que vous mesmes luy donnez le nom qu’elle aura ; car il n’y a pas en tous nous assemblez autant de saigesse qu’il y a en vous seullement ; et sachiez que nul de nous ne se meslera de ce faire ; vous en avez tant fait que d’avoir achevé si tresbelle place que ceste est devant vous. Chier sire, dist Melusine, vous avez tout à pensement gardé ceste response pour moy rigoler ; mais quoy qu’il en soit, je vous requiers que m’en vueillez dire vostre entention. Par ma foy, dist le conte, ma niepce, nul de nous ne s’en meslera jà par dessus vous, car, par raison puys que vous en avez tant fait que d’avoir achevé si tresbelle place que ceste est quant à present la plus belle et la plus forte que j’ai point en nul lieu veue, vous mesmes, sans aultre, lui devez donner le nom à vostre gré. Ha, ha, monseigneur, dist Melusine, puys qu’il n’en peut aultrement estre, et que je voy qu’il est à vostre plaisir que je luy mette son propre nom, or doncques, puys qu’il vous plaist, elle a nom Lusignen. Par ma foy, dist le conte, ce nom lui affiert bien pour deux causes : car tout premierement vous estes nommée Melusine d’Albanie, en langaige gregoys vault autant à dire comme chose qui ne fault ; et Melusine vault autant à dire comme chose de merveilles, ou merveilleuse chose ; et aussi ceste place est fondée merveilleusement, car je ne crois mie autrement que jamais, tant que elle sera, que on y trouve tous temps aucunes choses merveilleuses. Adonc respondirent tous d’ung assentiment en ceste manière : Monseigneur, on ne luy pourroit donner nom qui luy mieulx advenit selon l’estre du lieu, et aussi selon l’interpretation que vous avez faicte du nom propre. Et en ceste propre oppinion et parolle furent tous d’ung accord, et fut le nom si publié en peu de temps, qu’il fut sceu par tout le pays ; et fut ainsi nommé et a tousjours esté jusques à maintenant, et jusques au jour du jugement ne perdera jà son nom. Et assez tost prindrent tous congié, et leur donna Melusine et Raimondin assez de riches dons ; et ainsi se departist la feste tresamoureusement, et du surplus se deporte de parler d’eulx, et retourne à parler de Melusine et Raimondin, comme depuys ilz se gouvernèrent et tressaigement, puissamment et honnourablement.
Aprez ce que la feste fut departie, Melusine, qui moult estoit ensaincte, porta son fruit jusques au terme de l’enfanter ; et quant vint le temps, au plaisir de Dieu elle se delivra d’ung enfant masle qui fut en tous estas bien formé, excepté qu’il eut le visaige court et large à travers, et si avoit ung œil rouge et l’aultre pers. Il fut baptisé, et eut nom Urian. Et sachiez qu’il avoit les plus grans oreilles qui oncques furent veues à enfant ; et quant il fut parcreu, elles estoient aussi grandes comme les mamilles d’ung van. Adoncques Melusine appella Raimondin, et luy dist en ceste maniere : Mon tresdoulx compaignon et amy, je ne vueil pas que tu laisse perdre l’eritage qui te appartient, et qui de fait te est advenu par la mort de tes predecesseurs qui sont mors en Bretaigne : car Guerende et Penicense doibvent estre à vous et à vostre frère, et toutes celles places et marches de pays. Allez-y, et sommez le roy des Bretons comme il vous reçoipve en droit, et luy dictes que vostre père avoit occis son nepveu en gardant sa vie, et pour la doubte dudit roy qu’il n’avoit oncques mais osé se tenir au pays, mais s’en estoit estrangé. Et se il ne vous veult recepvoir ne tenir en droit, ne vous en esbahissez jà pour ce, car aprez il sera tout joyeulx quant il le vous pourra faire. Adonc respondit Raimondin : il n’est chose que vous me commandez que je ne face à mon povoir car je vois bien et considère que toutes vos œuvres ne tendent que à honneur et à bien. Amy, dist la dame, c’est bien raison, puis que vous fiez du tout en moy, que je vous tienne verité. Il est vray que vostre père, de par ses antecesseurs, doibt avoir moult grans choses en Bretaigne, lesquelles choses vous seront declarées quant vous serez au pays. Or doncques vous vous en irez d’icy tout droit à un beau fort que on appelle Quemegnigant, et y trouverez ung ancien chevalier qui fut frère de vostre père, et l’appelloit-on Alain, et vostre père eut nom Henry de Leon ; lequel fut en sa jeunesse moult aspre homme et de chaude colle. Et sachiez qu’il ne doubtoit ne craignoit chose que personne entreprist contre luy, car il estoit moult plain du feu de jeunesse et de hardiesse qu’il ne vouloit homme doubter ne crémir en regardant honneur. Si advint, pour ce qu’il estoit si abille, le roy des Bretons l’aima moult et le fist son senechal ; et est vray que ce roy avoit ung nepveu, lequel avoit, par l’introduction d’aulcuns, envie sur Henry vostre père, et grand indignation, car ilz luy firent accroire que le roy son oncle faisoit son heritier de Henry vostre père, et disdrent au nepveu du roy en ceste manière : Ha, ha, droit heritier de Bretaigne, boute et gallesse, or estes-vous bien rué jus et debouté de la noble contrée de Bretaigne ; certes, se vous la vous laissez oster par lacheté de vostre cueur, tout le monde vous echervira et dira : Voiez là le fol qui par sa faintise de cueur s’est laissé dechasser de si noble pays et region comme le royaulme de Bretaigne. Et quant il entendist les mots d’iceulx envieux, il respondist : Et comment, dist-il, qui est celluy qui me pourroit faire tort ? Sans ce que Dieu me voulsist nuire, il n’y a homme au monde que je craigne qui m’en puisse debouter dehors : car je sçay bien de verité que monseigneur le roy mon oncle n’a talent de faire ne d’avoir aultre heritier que moy. Par ma foy, va dire l’ung d’eulx, vous estes mal informé de ceste besongne, car vostre oncle a fait son heritier de Henry de Leon, et en sont les lettres passées. Quand le damoiseau, qui estoit filz de la seur au roy des Bretons, oyt ces motz, il fut trop doulent, et leur respondist ainsi : Sachiez de certain que se je sçavoie que ces parolles fussent veritables, que je y metteroie bien remède si hastivement que jamais il ne tiendroit terre ne possession. Adonc luy respondist ung chevalier nommé Josselin du Pont : Par ma foy, dist-il, il est ainsi. Et pour ce que nous ne vouldrions avoir aultre que vous en Bretaigne aprez le trespas du roy, pourtant vous en advisons-nous ; car ceste chose a fait le roy vostre oncle tout secretement, affin que ne le puissiez savoir ; et sachiez que nous qui cy sommes y fusmes presens avecques pluiseurs aultres. Or demandez à mes compaignons se je dis vray. Et il leur demanda ; et ilz luy disdrent d’une commune voulenté à haulte voix : Et en verité, monseigneur, il vous a dit la pure verité. Or verra-on que vous en ferez.
Par foy, dist le jouvencel, beaulx seigneurs, cy a trop grand mesprison, et plus de la part de mon oncle que de la part de Henri de Leon ; combien qu’il en sera tresbien paié. Allez-vous en à vostre affaire ; car sachez que j’en feray grant diligence, telle qu’il ne me ostera pas mon heritaige. Et ilz prennent congié, et s’en vont tous joyeux ; car ilz avoient si grant envie sur Henry vostre père, pour ce que le roy l’amoit, croyoit et usoit en pluiseurs choses de son conseil ; car il ne leur chailloit à quelle perte il deut tourner, mais que ilz le peussent faire destruire. Et sachiez que lendemain au matin le nepveu du roy s’arma et agueta vostre père en ung petit bois, qui ne pensoit riens de tout ce, car ainsi comme vostre père s’en alloit à son esbatement dessoubz Leon, le nepveu du roy lui escria à mort disant : Faulx triste, me veulx-tu tollir mon heritage ? et, en ce disant, traist l’espée et cuida férir vostre père d’estoc parmy le corps ; mais il tressaillit, et au passer que le nepveu du roy fist, vostre père luy osta l’espée de la main ; et va traire ung petit coustel agu dont de rechief il le cuida férir ; et vostre père despassa et luy donna du pommeau de l’espée qu’il luy avoit tollue si grant coup en la temple, à ce que la coeffe de fer qu’il avoit affoullée n’estoit pas si forte que on pourroit bien dire, qu’il le rua contre terre tout mort ; mais quant il advisa et congneut que c’estoit, il en fut moult doulent et s’en vint à l’ostel et prinst toute sa finance, et vint en la conté que on appelle maintenant Foretz, et trouva moult grand aide et confort en une dame qu’il trouva, de laquelle je me tais de plus en avant parler quant à présent, et aprez sa departie d’elle, qui si bien luy aida à son premier gouvernement, à faire les fortresse et fonder les villes et habitations, et peupler le pays, il prinst à mariage la seur de celluy qui pour lors gouvernoit la conté de Poetou, et d’elle eut plusieurs enfans desquieulx vous estes l’ung.
Amy, dist Melusine, or vous ay devisé comment vostre père se partist dont il estoit, et laissa tous les heritaiges vacans qui doibvent estre vostres, lesquelles je ne vous prise pas en les laissant perdre ; et sachiez bien que encores vit Josselin du Pont de Leon, et a ung filz qui gouverne à présent toute la terre de Leon, qui doit estre vostre. Or doncques, vous vous en irez devers vostre oncle Alain de Quemegnigant, et vous ferez congnoistre à luy, et il vous croira assez bien de tout ce que vous luy direz. Et sachiez qu’il a deux vaillans, riches et saiges filz chevaliers qui sont vos cousins germains, lesquieux le roy des Bretons aime moult ; et par l’ung de ces deux bons frères, appelez Josselin du pont de Leon par devant le roy, et luy mettez sus de faict comment il fist la traïson de quoy le nepveu du roy vint courir sus à votre père ; et sachiés qu’il a un filz appelé Olivier du Pont de Leon, qui vous en combatra ; mais en assez brief temps vous le desconfirez, et seront le père et le fils condemnez à estre pendus, et congnoistra le père toute la traïson, et vous sera ajugé avoir vostre terre, et serez mis en bonne, vraye et pacifique possession par les pers du pays. Or, mon tresdoulx amy et compaignon, allez vous-en hardiement, et ne doubtez ne craignez riens, car certainement Dieu vous aidera en tous vos affaires qui seront vrayes et justes.
A ce mot Raimondin respondit : Ma dame, je feray mon devoir de achever votre commandement. Adonc Raimondin prinst congié de Melusine, et s’en partist à moult belle compaignie de chevaliers et escuiers, jusques bien au nombre de deux cens gentilz hommes, et n’y allèrent pas si degarnis que chascun n’eust la coste d’acier, le pan, la pièce, et les harnoys de jambes ; et les pages portoient les lances et les bassines ; et tant vont ensamble chevauchant qu’ilz vindrent en brute Bretaigne ; et moult s’esbahissoit le peuple que celles gens queraient en leurs pays ; mais de ce qu’ilz paioient bien et largement les asseuroit qu’ilz ne vouloient et ne queroient que bien ; car l’ancien chevalier, qui estoit de la maisnée de Melusine, gouvernoit tout le fait de Raimondin. Et toutesfois le roy de Bretaigne sceut que celles gens alloient armez en son pays, et ne sçavoit que penser, car il ne se doubtoit de nulluy. Adoncques il envoia tantost deux chevaliers de grant affaire devers Raimondin sçavoir que il queroit en allant ainsi parmy son pays de Bretaigne tout armé, en lui demandant s’il vouloit point de mal au roy ne à son pays ; adonc ceulx vindrent par devers ledit Raimondin et luy enquirent moult sagement qu’il queroit, et que le roy de Bretaigne s’en esmerveilloit. Adoncques respondist Raimondin humblement ainsi : Beaulx seigneurs, vous direz au roy que je ne viens fors que pour bien, et pour avoir droit en sa court de ce que je demanderay, selon la raison que le roy et son conseil verront que je auray et qu’il leur semblera bien à faire ; car assez briefment je m’en iray par devers luy en sa court, et me complainderay devant sa majesté selon le droit que j’ay. Par foy, disdrent ceux, et vous soyez le tresbien venu, puisque vous y venez pour icelle chose ; et sachiez bien que le roy vous fera droit et raison ; mais dictes-nous, s’il vous plaist, où vous voulez aller d’icy. Par ma foy, dit Raimondin, je vouldroie estre à Quemegnigant. Adonc, dist l’un d’eulx, vous estes bien au chemin ; il n’y a pas d’icy plus de cinc lieues ; et sachiés que vous y trouverez Alain de Leon, qui vous fera tresbonne chière ; et y trouverez aussi deux chevaliers qui sont honnourables gens de bien et d’onneur ; et tenez tout ce chemin, et vous ne pourrez faillir ; et nous allons à vostre congié. Beaulx seigneurs, dist Raimondin, allez à la garde de Dieu qui vous conduise seurement, et me veuillez treshumblement recommander au roy.