Jacques était le fils de vanniers ambulants et fort miséreux que cahotait à travers la France une petite roulotte branlante, attelée d’une mule poussive. Son enfance fut sombre car son père, aigri par les privations, et de caractère morose, le rudoyait, le considérant comme une bouche inutile. Pour sa mère, elle lui donnait, d’une façon toute instinctive, quelques soins. Mais elle était si déprimée par les soucis perpétuels d’une vie précaire qu’elle demeurait, le plus souvent, recluse dans un mutisme hébété. Lorsqu’elle en sortait, c’était pour se plaindre du destin. Son mari, alors, lui criait des injures puis lui enjoignait de se taire. Elle pliait le dos et ne manifestait plus sa peine que par de longs soupirs sanglotés. Jacques la regardait, le cœur serré, les yeux gros de larmes. Il aurait voulu l’embrasser, trouver des mots pour la consoler. Mais n’ayant pour ainsi dire jamais été caressé, n’ayant jamais entendu que des phrases plaintives ou des récriminations pleines d’amertume, il ne savait comment s’y prendre.

Père et mère moururent le même jour, d’une grippe infectieuse, lorsque l’enfant comptait à peine dix ans. Il fut recueilli par d’autres nomades, vaguement ses cousins, qui tressaient çà et là quelques corbeilles ou des chaises de jonc afin de justifier d’une occupation vis-à-vis des gendarmes et des gardes-champêtres, mais qui subsistaient surtout de chapardages et de mendicité. Ils abattirent la mule et se régalèrent de sa viande aussi coriace que filandreuse et firent du feu avec la roulotte qui, du reste, ne tenait plus ensemble. L’enfant eut, pour sa part d’héritage, sept sous et quelques guenilles.

Jacques était d’une grande sensibilité mais précocement habitué à se replier sur soi, il n’en laissait rien voir. Les vagabonds parmi lesquels il grandissait ne pouvaient comprendre son caractère. Grossiers, brutaux, hargneux à l’égard les uns des autres, ils ressemblaient à des fauves toujours enclins à mordre. Satisfaire leurs appétits en toute occurrence, ne craindre que la prison dévolue aux maladroits, tels étaient pour eux la règle et le précepte. Jacques risquait fort de se pervertir à leur contact. Or, par une prédestination évidente, il se trouva que malgré les exemples qu’on lui offrait et les incitations à mal faire, il ne voulut jamais ni voler ni se conformer aux mœurs crapuleuses des pauvres êtres dégradés qui pourrissaient autour de lui. Cette conduite lui valut force raclées, des apostrophes boueuses et une persécution constante. Il demeura pourtant irréductible. Quoi qu’il souffrît beaucoup de cette malveillance opiniâtre, il ne fit rien pour en atténuer les effets. Réfractaire à la maraude, il tâchait de se rendre utile en tressant le plus de paniers possible. Il les vendait parfois aux ménagères des fermes et des hameaux. Les très petites sommes qu’il tirait de son industrie, il les remettait, sans en distraire un centime, au vieux chenapan qui exerçait un simulacre d’autorité sur la déplorable tribu. Ce pourquoi, les enfants des nomades l’appelaient « tourte » et « gourdiflot ».

Plusieurs années passèrent de la sorte. Jacques atteignait sa dix-neuvième année lorsque se produisit l’accident qui donna un cours différent à son existence.

Un soir, un des plus audacieux de la horde réussit à dérober un litre d’alcool chez un mastroquet où il était entré sous prétexte de quémander un verre de piquette. De retour au campement, il se garda bien de révéler l’aubaine aux camarades et il alla se tapir derrière un buisson, à l’écart, pour se vider la bouteille, en trois lampées, dans le gosier. Comme ensuite, afin de se rendre compte si nul ne l’avait aperçu, il explorait, d’un œil furtif, la pénombre, il découvrit Jacques étendu dans l’herbe à quelques pas.

— Tu m’as vu boire ! gronda-t-il.

Jacques hocha la tête en silence.

L’ivrogne grinça des dents car déjà le poison faisait de lui une bête féroce. Il craignait une dénonciation et il savait ce qui en résulterait, la seule loi que la bande se fît gloire d’observer étant celle-ci : tout produit d’un larcin devrait être partagé entre tous sous peine de bastonnade pour le délinquant.

— Eh bien, reprit-il, d’une voix que la fureur étouffait presque, tu ne parleras pas.