Il bondit sur Jacques, lui déchargea sur le crâne un coup de poing si violent que le sang gicla et que l’assailli perdit connaissance. En même temps, d’une atteinte frénétique de son soulier à clous, il lui cassa net le tibia. Puis, faisant un crochet dans les labours, il rejoignit le bivouac comme si de rien n’était. Les autres dormaient et lui-même s’ensevelit bientôt dans le lourd sommeil de l’ivresse. Jacques restait évanoui, face aux étoiles.

Le lendemain, dès l’aube, la bande leva le camp et reprit le « trimard » sans qu’aucun fît une remarque sur son absence. Tout au plus, y en eut-il un ou deux pour penser qu’il dormait encore dans quelque creux et pour supposer qu’il rejoindrait au soleil levé. Comme de juste, l’assassin ne soufflait mot.

Ce fut seulement vers midi que des faucheurs qui revenaient du travail découvrirent Jacques. Quoique, par nature, peu faciles à émouvoir et surtout peu portés à s’apitoyer sur un galvaudeux sans toit ni pécune, la vue du sang, la jambe cassée, la pâleur et la tristesse résignée de ce maigre visage aux traits tirés leur inspirèrent quelque compassion. Ils le transportèrent à la métairie où ils étaient employés. La, on lui bâcla un pansement hâtif puis on prévint le maire. Celui-ci, jugeant que le blessé, victime peu intéressante d’une rixe entre vagabonds, n’avait pas assez d’importance pour qu’on ouvrît une enquête, le fit évacuer sur l’hôpital de la ville la plus proche.


Long fut le séjour de Jacques dans la salle de chirurgie où on le plaça. La blessure de la tête guérit assez vite, mais la fracture était d’importance et lorsque les os se furent ressoudés, sa jambe droite resta un peu plus courte que l’autre — infirmité qui, par la suite, le dispensa du service militaire.

Puis, à peine commençait-il à se lever qu’une typhoïde d’une malignité insolite l’abattit de nouveau. On crut bien qu’elle l’emporterait. Néanmoins après des rechutes, on put replacer dans le placard le linceul qu’on lui avait préparé. Mais la convalescence dura. Une anémie persistante le maintenait si faible que, durant plusieurs semaines, il demeura tout chancelant : c’était une fatigue pour lui que de se traîner jusqu’au jardin où il s’asseyait sur un banc qu’ombrageait un massif de lilas.

D’ailleurs, on ne se pressa pas de le renvoyer. D’abord, à cette époque, il n’y avait pas affluence de malades. Ensuite, le personnel l’avait pris en gré. La surveillante comme les infirmiers louaient sa patience et sa discrétion. Il ne se plaignait pas ; la sincérité de sa gratitude, dès qu’on lui marquait de l’intérêt, touchait les plus sceptiques ; il s’efforçait de rendre de petits services à ses compagnons d’infortune et aux employés. Quand on l’interrogeait sur l’agression qu’il avait subie, il se bornait à dire : — C’est un malheur… Si l’on insistait, sa figure exprimait de l’embarras et même une sorte de souffrance. Visiblement il ne voulait ni récriminer ni dénoncer le coupable. Certains s’imaginèrent que c’était par esprit de solidarité envers les trimardeurs. Mais de plus perspicaces devinèrent qu’il pardonnait ; et cette mansuétude, d’une qualité si rare, augmenta l’affection qu’ils lui portaient, car ils sentirent qu’il eût agi pareillement avec quiconque.

Sitôt que Jacques redevint capable de quelque travail, il sollicita et obtint de quoi fabriquer des nattes et des paillassons dont il fournit la plupart des salles. Entre temps, utilisant les numéros dépareillés de revues illustrées qui s’accumulaient çà et là sur les consoles, il apprit à lire, ce qu’il désirait depuis son enfance. En cela, il fut aidé par un vieil arthritique, son voisin de lit, qui se plaisait à lui défiler ses réminiscences d’une vie jadis prospère. Jacques l’écoutait sans avoir l’air d’être excédé par ses rabâcheries désuètes. Le vieillard, heureux de cette attention à laquelle on ne l’avait guère accoutumé, mit du zèle à le faire épeler et, les premières difficultés vaincues, à lui expliquer, d’une façon plus ou moins exacte, la signification des proses qui leur passaient sous les yeux.

Cependant Jacques reprenait des forces, et, non sans quelque anxiété, se demandait ce qu’il allait entreprendre à sa sortie de l’hôpital. Rejoindre la bande, il y répugnait. Mais où découvrir un emploi qui lui permît de gagner honnêtement son pain quotidien ?

La question fut résolue par le médecin qui l’avait soigné. Celui-ci, brave homme et pitoyable aux indigents, éprouvait pour Jacques un penchant indéfinissable qu’il formulait en une phrase peut-être à son insu divinatoire :