— Il y a en ce garçon quelque chose qui retient, on ne saurait spécifier pourquoi. Il se tait presque toujours ; il semble prendre plaisir à s’effacer et pourtant, c’est étrange, on dirait qu’un être supérieur l’a doué d’un charme spécial qui rayonne autour de lui et qui nous oblige à l’aimer.

Une fois certain que Jacques était désormais valide, il l’interrogea : — Possédez-vous quelques ressources ? Avez-vous des parents ? Espérez-vous trouver de l’occupation ?

Jacques répondit : — Je ne possède rien sauf les vêtements qui me couvrent. Je suis seul au monde. Je ne sais à qui m’adresser pour trouver du travail.

— Oh bien, reprit le docteur, cela ne se passera pas ainsi. Je vais m’occuper de vous…

Il était en relations suivies avec un conseiller général, gros propriétaire bien vu à la préfecture et dont il avait sauvé la fille, naguère mise en danger de mort par une fluxion de poitrine. En retour, ce personnage influent lui avait affirmé, à maintes reprises, qu’il lui rendrait volontiers service. Le docteur n’hésita donc pas à recommander son protégé. L’autre, enchanté de tenir parole, s’enquit dans les bureaux, apprit qu’un poste de cantonnier vaquait sur la route décrite ci-dessus, mena au pas de charge les formalités, culbuta les objections, éperonna les torpeurs administratives et, bref, arracha la nomination du jeune homme.


Jacques s’adapta aisément aux conditions d’existence que lui imposait son nouveau métier. Ce qui lui en plut par-dessus tout, ce fut qu’elles lui permettaient de passer des journées entières sans dialoguer avec personne. Nulle misanthropie ne lui dictait cet état d’âme mais une disposition innée de son caractère lui faisait préférer à tout les enchantements de la solitude. D’ailleurs, qu’il s’activât au dehors, sous les ardeurs de la canicule ou sous la bise âpre de décembre, qu’il se reclût, la nuit, dans sa maisonnette, il ne lui semblait pas être seul. Il sentait, d’une façon permanente, autour de lui, une Présence qui lui voulait du bien, le comblait de douceur et le maintenait dans une paix ineffable. Parfois aussi, lorsque ses regards erraient sur la campagne, le paysage lui apparaissait transfiguré. L’ondulation des blés, le balancement des feuillages, le bleu profond du ciel prenaient une signification intense, devenaient les symboles d’une vaste oraison par où la nature célébrait cet Être mystérieux dont la munificence n’avait d’égale que la splendeur.

Alors son âme ingénue se joignait, d’un élan spontané, à l’hymne universel puis s’épanouissait comme une touffe de roses au premier soleil d’avril. Sa simplicité ne s’étonnait pas de ses ravissements. S’il lui eût fallu en rendre compte, il aurait été fort embarrassé mais il s’y abandonnait, le cœur en fête : il était l’enfant qui, découvrant une source cachée au fond des grands bois, y étanche sa soif avec allégresse et la remercie naïvement d’être si limpide et si fraîche.

Ainsi, sa prière fut assez longtemps celle d’une âme toute primitive, ignorant Qui elle adore. Mais un jour, une circonstance providentielle lui fit connaître la Voie, la Vérité et la Vie.

Il était allé à la ville pour s’acheter une paire de sabots, les siens s’étant usés et prenant l’eau. Dans un coin de la boutique où il entra, il y avait un tas de vieux papiers et de livres mis au rebut. Pendant que le sabotier ajustait les brides, il ramassa un volume au hasard, l’ouvrit et se prit à lire. Or, c’était, sous une reliure en cuir roussâtre et à moitié décousue, un exemplaire tout fripé du Nouveau-Testament. Beaucoup de pages manquaient, le sabotier s’en étant servi pour allumer sa pipe — non par impiété mais par insouciance, car comme nombre de nos contemporains, il n’avait reçu aucune espèce d’éducation religieuse. Cependant les quatre Évangiles étaient intacts et au complet.