Jacques tomba sur le chapitre VII de saint Mathieu et d’abord sur ce passage : Demandez et il vous sera donné ; cherchez et vous trouverez ; frappez et il vous sera ouvert.
Ces paroles le remuèrent étrangement. Il feuilleta encore et ses yeux s’arrêtèrent sur les versets où Jésus enseigne le Pater aux disciples. Il lut, il relut, touché jusqu’au fond du cœur par cette prière qui contient toutes les prières.
— Oh ! murmura-t-il, que cela est juste, que c’est admirable… Il faut que j’apprenne à suivre Celui qui a dit ces choses.
Il se tourna vers le sabotier et lui demanda timidement s’il consentirait à vendre ce livre. L’autre, surpris que quelqu’un s’intéressât à un imprimé d’aussi piètre mine, examina le volume. Puis il éclata de rire : — Tout de même, s’exclama-t-il, vous ne voudriez pas que je vous le fasse payer !… Cela ne vaut pas deux sous. Tenez, je vous le donne par-dessus le marché.
Jacques lui témoigna une telle gratitude que le bonhomme, goguenard et le jugeant un peu fou, lui répétait : — En voilà une affaire ! Je m’en fiche, moi, de ce bouquin. Allez, allez, fourrez-le dans votre poche et n’en parlons plus.
Après l’avoir de nouveau remercié avec effusion, Jacques s’éloigna. Le sabotier, venu au seuil de sa boutique, l’accompagna du regard. Il remarqua que le jeune homme avait repris sa lecture et qu’il s’y absorbait au point de se heurter contre les passants et de ne pas avoir l’air de se douter que ceux-ci maudissaient sa distraction.
— Ça, conclut le sabotier, c’est un drôle de citoyen !… Dirait-on pas qu’il a découvert un trésor ?
C’était bien un trésor pour Jacques. A partir de cette date il vécut de l’Évangile. A tous ses moments de loisir il s’assimilait maints et maints chapitres. Il les méditait en travaillant. La nuit, il se réveillait pour y penser. Certains épisodes lui furent le point de départ d’une oraison frémissante de réalité surnaturelle. Particulièrement, le récit de la Passion lui fit aimer Notre-Seigneur comme jamais il n’eût soupçonné qu’on pouvait aimer quelqu’un. Et cet amour le possédait d’une façon si impérieuse qu’il lui semblait souvent ressentir dans sa chair la piqûre des épines de la couronne dérisoire, la brûlure de la flagellation, la meurtrissure de la croix à son épaule. Il y avait aussi des soirs où il se croyait transporté au Calvaire. Et alors, tandis qu’il pleurait les lèvres collées aux pieds du Crucifix, le Sang rédempteur ruisselait, à larges gouttes, sur son front.
Il n’y avait qu’une personne, au village, pour s’intéresser à Jacques : la vieille Eulalie. Elle l’avait d’abord observé de loin. Ne sachant pas qu’il vivait dans la société de Notre-Seigneur, elle le plaignait de son isolement. A diverses reprises, elle entendit tenir sur son compte des propos où la dérision se mêlait à l’outrage, elle vit les enfants le harceler et elle admira sa patience à subir leurs sévices. Quel contraste avec son prédécesseur. Celui-là c’était un colosse, aux poings massifs, à la bouche débordante de blasphèmes et de jurons. Lorsqu’il s’enivrait, ce qui se produisait souvent, il saisissait, avec rage, tous les prétextes à querelles et à rixes. On le haïssait, mais on le craignait.