Jacques, au contraire, on eût dit que son aspect chétif et ses mœurs inoffensives vexaient les ruraux et qu’ils lui en voulaient de ne pas leur ressembler. Nul n’avait peur de lui et beaucoup l’auraient rossé avec délices. Mais par quel joint malmener un faible qui n’opposait que son silence aux provocations les plus acérées ?

Eulalie, à part soi, s’indignait de cette barbarie déchaînée contre un homme de qui le visage et les moindres gestes exprimaient la paix. Trop craintive pour réprouver tout haut l’injustice, en compensation, elle désirait ardemment se rendre utile à Jacques.

L’occasion lui en fut fournie par un coup de serpe mal dirigé dont le cantonnier s’entama le poignet un matin qu’il élaguait des sureaux ombrageant la route, non loin du presbytère. Eulalie balayait les marches du perron. Elle accourut, trouva des mots persuasifs pour obliger Jacques de la suivre dans sa cuisine, lava la plaie puis l’entoura d’un linge imbibé d’arnica. Le garçon eut un sourire si affectueux pour la remercier qu’elle se sentit tout-à-fait en confiance.

— Quand vous passerez par ici, dit-elle, il faudra vous arrêter un moment nous ferons un bout de causette ensemble.

Jacques acquiesça d’un signe de tête.

Dès lors ils furent amis. Par discrétion, Jacques évitait d’entrer dans le presbytère. Mais lorsqu’Eulalie se tenait assise à tricoter devant la façade et qu’elle l’avait salué la première, il stationnait volontiers debout devant elle et répondait à ses questions. C’est ainsi qu’il raconta, sans récriminer le moins du monde, sa vie de souffrance et d’abandon. Il termina en affirmant que son état présent lui convenait fort. Eulalie le prit en grande pitié. Tout de suite, étant une âme de foi profonde, elle lui parla de Dieu. Elle conjecturait qu’il ignorait absolument les choses de la religion. Aussi fut-elle au comble de l’étonnement lorsque les dires de Jacques lui révélèrent qu’il lisait l’Évangile et que même il le possédait à fond. Un jour, il évoqua le Bon Maître avec une telle précision et une telle abondance de détails qu’à l’entendre, Eulalie s’écria : — Mais vous auriez vécu près de lui que vous n’en sauriez pas plus long !

— Ah que je voudrais seulement le voir, le toucher et, si ce n’était trop audacieux de la part d’un rien du tout comme moi, le soulager quand il tombe accablé sous le fardeau de sa croix !…

— Vous le mériteriez, reprit Eulalie, et pourtant vous n’êtes même pas baptisé.

— Ce n’est pas de ma faute ; je désire l’être. Expliquez-moi un peu en quoi cela consiste.

Eulalie le fit aussitôt et même lui donna un aperçu des autres Sacrements.