Il se tourna vers le séminariste : — Vous permettez ? Ce ne sera sans doute pas très long.

L’abbé Bercy s’inclina sans souffler mot.

Jacques fut introduit. Comme il a été dit, d’ordinaire, son humilité le portant à l’effacement, il évitait tout colloque. Mais aujourd’hui, une force secrète le douait d’une assurance particulière. Sur l’invitation du prêtre, il prit la parole d’une voix assez basse mais nullement hésitante.

Il raconta d’abord sa découverte du vagabond au crépuscule et que, l’ayant pris en pitié et transporté dans sa cabane, il l’avait étendu sur sa paillasse, pour lui donner des soins. Il dit encore les écorchures du front, le sang caillé dans les cheveux et la soif terrible. Puis il continua :

— Quand je lui eus donné à boire, il parut un peu moins soufrant mais il avait très froid ; il n’arrêtait pas de grelotter et de claquer des dents. J’eus l’idée de lui faire frictions. Je lui découvris donc le torse et je vis alors que des marques fraîches de coups de fouet le rayaient tout en travers des côtes. Elles étaient si nombreuses et si profondes que je me demandais comment il avait pu y survivre. Ensuite, j’aperçus, à gauche près du cœur, une coupure mal fermée qu’une lame très large avait produite. Quand mon massage l’eut réchauffé, je m’occupai de ses membres afin de vérifier s’il n’avait rien de cassé. Tandis que j’examinais les pieds et les mains, je vis qu’eux aussi portaient des cicatrices d’où ne cessaient de suinter des gouttes de sang… Vraiment le malheureux avait été affreusement torturé et je pleurais à me représenter l’acharnement de ceux qui l’avaient mis dans cet état !

Jacques s’arrêta quelques secondes refoulant des sanglots. Ses auditeurs avaient tressailli à sa description des plaies. Tout pâles, ils lui firent signe de poursuivre. Faisant un effort, il reprit :

— A présent le blessé était un peu réchauffé mais il marquait un tel épuisement que je compris qu’il avait besoin de repos. Je l’enveloppai dans ma couverture et lui appuyai la tête contre une bûche que j’avais là. Comme sa respiration devenait régulière j’en conclus qu’il s’assoupissait. Sans faire de bruit, je m’assis par terre, à côté de la paillasse, prêt à lui venir en aide s’il voulait se retourner. Mais il ne bougeait ni ne gémissait plus. Tout proche de lui, je me sentis si rassuré, si calme, l’âme si pleine d’une paix et d’un bonheur inexplicables que je m’endormis à mon tour…

» Je ne sais quelle heure il était lorsque je me réveillai. Ce que je puis dire c’est que la chandelle, usée jusqu’au bout, s’était éteinte et qu’au dehors, il ne faisait pas encore clair. J’allongeai ma main avec précaution vers la paillasse, et voilà que mon malade n’était plus là… Impossible de m’y tromper, j’avais beau palper de long en large, mes doigts ne rencontraient que la toile rugueuse…

» La maison restait obscure mais, dans le cadre de la porte grande ouverte, s’étendait une nappe de lumière d’autant plus étrange que, cette semaine, il n’y a pas de lune. Vêtu d’une robe blanche, tout lumineux lui-même, l’homme se tenait là debout et il me regardait avec tant de bonté que je sentais le cœur me fondre dans la poitrine. Jamais personne ne m’a regardé de cette façon !…

» Je ne pourrais pas vous décrire comme il était beau je suis trop ignorant. Ce dont je me souviens surtout, c’est que toutes les étoiles du ciel rayonnaient dans ses yeux et qu’il me parut si grand — si grand !…