» Combien de temps cela dura-t-il ? Je serais bien embarrassé pour le préciser : il semblait que le temps n’existait plus. A la fin, l’homme étendit les bras dans la direction du village et, au dedans de moi, j’entendis comme une voix qui m’ordonnait d’aller vous confier ces choses. Puis l’homme disparut, je ne sais comment.
» En attendant le lever du soleil, j’étais comme si j’avais rêvé. D’ailleurs tout cela, c’était peut-être un rêve. Pourtant le fait est que l’homme n’était plus près de moi ni nulle part sur la route et que, depuis, j’entends une belle musique d’orgue qui me tient l’âme en prière. Je l’entends encore pendant que je vous parle…
Jacques se tut, pencha la tête et, les paupières closes, se reprit à écouter la musique céleste.
Le curé, haletant, posa une question : — Et… il ne vous a rien dit ?
Jacques eut un sursaut comme s’il revenait de très loin : — Si fait, après que j’eus constaté les blessures de son front, je lui ai demandé d’où elles provenaient. Il m’a répondu : — Ce sont les miens qui me traitent de la sorte.
Un silence souverain régna. Le visage dans les mains, l’abbé Bercy pleurait. L’abbé Dieuze contemplait douloureusement un Crucifix attaché à la muraille. Tous deux maintenant savaient que ce Pauvre, assisté par un pauvre, c’était Notre-Seigneur Jésus-Christ[2].
[2] Il y a environ deux ans, le curé d’une petite ville de province cacha ses économies dans le tabernacle de son église. L’argent fut dérobé. Ni la porte n’était fracturée ni les vitraux cassés. Malgré toutes les recherches le voleur ne fut jamais pris. C’est ce fait divers qui a fourni la première idée de la légende contemporaine qu’on vient de lire.
LA POSTÉRITÉ DE NICODÈME
Il y avait, parmi les pharisiens, un homme appelé Nicodème, un des principaux d’entre les Juifs. Il vint de nuit trouver Jésus et lui dit : « Rabbi, nous savons que c’est de la part de Dieu que vous êtes venu comme maître car nul ne peut faire les miracles que vous faites si Dieu n’est avec lui. » Jésus lui répondit « En vérité, je te le dis, nul, s’il ne naît de nouveau, ne peut voir le royaume de Dieu… Parce que la lumière est venue dans le monde et que les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises, telle est la cause de leur condamnation (Saint Jean, III).
Le Sanhédrin s’étant réuni pour délibérer sur l’arrestation de Jésus, Nicodème, celui-là même qui était venu à Jésus la nuit, demanda : « Est-il permis de condamner un homme avant de l’avoir entendu et de connaître ce qu’il a fait ? » Les Pharisiens répondirent : « Es-tu donc Galiléen, toi aussi ? » Et ils s’en retournèrent chacun dans sa maison (Saint Jean, VII).