Quand les Juifs lapidèrent Saint Étienne, amèrement il triompha : — Voilà ce qu’on gagne à braver l’opinion !…
A son lit de mort, il légua une grande partie de son bien à l’assemblée des fidèles mais il recommanda de ne pas donner de publicité au testament, car il tenait à ménager les préventions des Pharisiens.
Tel fut Nicodème. Ajoutons qu’il engendra une nombreuse postérité qui florit surtout à notre époque. Ce fait lui donne tous les droits au titre de patron des catholiques libéraux.
Parmi les libéraux, on compte beaucoup d’hommes qui, dans le privé, témoignent d’une piété sincère et d’un attachement réel à l’Église. Malheureusement, dans la vie publique, malgré leurs bonnes intentions, ils la desservent, s’imaginant la servir.
D’où vient cette étrange déviation ? De ceci qu’ils s’efforcent de marier des contradictoires. Tels qui n’entreprennent nulle démarche avant d’avoir prié et de s’être approchés des Sacrements, se conduisent ensuite comme si la foi catholique n’était qu’une formule impropre à régir leurs actes. Ainsi que l’a dit un très bon prêtre : « Les libéraux cherchent un compromis entre des principes irréductibles ; ils semblent admettre le déterminisme universel et croire, en même temps, à l’activité libre de Dieu et au libre-arbitre de l’homme, proclamer que l’humanité se suffit à elle-même et garder la croyance en la Providence et en la Grâce, ne pas nier, en théorie, que Dieu existe mais, pratiquement, se passer de lui. »
En corollaire de ce résumé fort exact des tendances du libéralisme, j’essaierai d’apporter des exemples à l’appui. Certes, ce n’est pas une tâche agréable. Combien je préférerais me trouver d’accord sur tous les points avec des frères en Jésus-Christ ! La chose n’est pas possible parce que, de propos délibéré, ils refusent, avec colère ou dédain, d’entendre ceux qui ne partagent pas leurs illusions. Comme bien d’autres — qui valent mieux que moi — je m’efforce, depuis vingt ans, de leur souligner l’erreur qui leur fausse le jugement. J’ai tiré mes arguments d’une expérience qu’ils ne peuvent me contester puisque je l’ai acquise chez les ennemis de Dieu. Je n’ai rien obtenu. Non seulement, je n’ai pas réussi à les convaincre, mais ils m’ont fait sentir leur mauvaise humeur. Je suis donc forcé de m’adresser à d’autres — aux âmes sans parti-pris, mais parfois mal informées, qui s’étonnent et s’affligent de constater que toutes les entreprises des libéraux pour adapter le catholicisme à l’état social où nous sommes condamnés à vivre échouent l’une après l’autre. Ce faisant ai-je besoin d’ajouter que je ne suis mû par aucune ambition d’ici-bas ? Je ne me plais que dans ma solitude, je ne veux rien être et mon seul objectif, c’est de vouer le peu de forces qui me restent à reconnaître les bienfaits dont Dieu daigna combler — si gratuitement — l’ouvrier de la dernière heure en défendant pour ma petite part la Sainte Église des périls que lui fait encourir l’aveuglement des libéraux. Par là, j’espère me montrer digne de me tenir aux pieds de Jésus en croix ; quand on a choisi le Calvaire pour résidence, on voit plus loin que si l’on s’attarde dans les ruelles tortueuses ou piétinent les politiques. Et, au surplus, le sujet que je traite ici surpasse toute politique de parti.
La caractéristique principale des libéraux c’est qu’ils semblent oublier sans cesse que leur privilège de catholiques c’est-à-dire d’hommes à qui Dieu octroya l’énorme bienfait de posséder la Vérité, implique des devoirs impérieux. On dirait que ces obligations les gênent. On dirait aussi qu’ils rougissent d’attester leur foi devant l’incrédulité régnante. C’est pourquoi ils usent de l’équivoque comme d’un expédient pour se persuader que « servir deux maîtres » ne constitue pas une faute grave envers Notre-Seigneur. Plutôt que de l’avouer ils subtilisent afin de justifier leurs avances aux ennemis de Dieu. Ils marivaudent avec eux sous prétexte de « moindre mal », comme s’il y avait des degrés dans le fait de nier la Révélation. Bref, ils donnent dans tous les pièges que dispose à leur intention l’athéisme au pouvoir tant ils ont hâte de se conformer le plus qu’ils peuvent à ses mœurs et pratiques. Il leur arrive pourtant d’éprouver, de loin, en loin, quelques scrupules. Mais bientôt ils se rassurent en se répétant qu’ils fortifient l’Église parce qu’ils laissent de côté les principes sur lesquels Dieu la fonda. Cette illusion les enveloppe de mirages à ce point qu’ils deviennent les amants passionnés de la chimère et qu’ils méritent qu’on leur applique la sentence de Bossuet : « C’est un grand dérèglement de l’esprit que de voir les choses comme on désire qu’elles soient et non comme elles sont réellement. »
On compte plusieurs catégories de libéraux. Nous allons en examiner quelques-unes sans oublier que — sauf peut-être celle des gens de finance — elles englobent beaucoup d’âmes de bonne foi dans leur aberration.