Voici les optimistes. Ceux-ci estiment que les catholiques auraient tort de dépenser du zèle pour maintenir la doctrine intégrale de l’Église. Le présent leur apparaît passable et l’avenir serein. Volontiers, ils s’écrieraient avec Pangloss : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible ». Un des propagateurs de cette manière de penser écrivait, l’an dernier, à la première page du premier numéro d’un hebdomadaire libéral : « Il n’y a pas lieu de s’inquiéter outre mesure ni de maudire trop fort le temps présent. Bien des choses y vont mal mais tout s’arrangera puisque Dieu nous l’a promis. » Un catholique optimiste ne croit point que tout soit arrivé, il croit d’un cœur joyeux que quelque chose arrivera, quelque chose d’infiniment consolant : le Règne de notre Père. J’ai compté, mais ne me souviens plus combien de fois le Sauveur nous répète en son Évangile : Nolite timere, non turbetur cor vestrum. Cela veut dire dans l’araméen de Montmartre : « Ne vous en faites pas. Tout ira bien. »

N’est-il pas navrant de voir interpréter avec tant de nonchalance et de légèreté les enseignements du Verbe incarné ?

Lorsque Notre-Seigneur recommande à ses disciples de ne pas craindre les impies et de ne pas se troubler au cours des persécutions, ce n’est pas du tout pour les inviter à l’optimisme, mais pour qu’ils se préparent, les yeux fixés sur Lui seul, aux souffrances et aux sévices qu’attirera sur eux l’amour qu’ils lui portent.

Il paraît que le rédacteur des espiègleries ci-dessus est aussi calé en grec qu’en argot Montmartois. Mais on doit conclure de ses propos qu’il est infiniment moins versé dans la connaissance de l’Évangile.

En outre on peut lui certifier que beaucoup de catholiques, prenant la Sainte-Écriture au sérieux, voyant ce qui se passe, prévoyant ce qui va venir, n’éprouvent pas du tout le besoin de prendre, à son exemple, un air guilleret et de s’exclamer en se frottant les mains : — Allons, allons, pas de bile ! Nous avons lieu de nous réjouir et même de danser la carmagnole en prêchant l’insouciance. Évidemment il arrive des aventures fâcheuses à l’Église mais ne nous en occupons pas : Dieu aplanira tout un jour ou l’autre…

Or pour que le règne du Père arrive, il ne suffit pas de concéder que « bien des choses vont mal », puis de faire une pirouette et de se réfugier ensuite dans un optimisme béat en laissant à qui voudra le soin de lutter pour l’Église.

Certes nous savons que Dieu la protège constamment. Mais nous savons aussi que, pour sa défense, il exige notre collaboration perpétuelle. Nous dérober, c’est nous conduire en fatalistes. Dans ce cas nous nous rendons indignes d’obtenir qu’Il écarte de nous la tentation et qu’Il nous délivre du mal, car : La foi qui n’agit pas, est-ce une foi sincère ?…

Voici maintenant les hybrides. — En zoologie, on appelle ainsi les animaux qui proviennent de deux espèces différentes. Exemple : les mulets. Les hybrides sont, en général, inféconds. On peut appliquer la même définition aux libéraux issus d’une tentative de compromis entre les dogmes de l’Église et les faux dogmes de la Révolution. Leur politique s’avère stérile en bons résultats. Et le pire, c’est que la plus décevante des tactiques les porte à subordonner fréquemment les droits de Dieu aux prétendus droits de l’homme. Ils espèrent par là désarmer les tenants de la Révolution ou, tout au moins, atténuer les effets de leur manie anti-religieuse. Or, l’histoire contemporaine démontre non-seulement qu’ils s’abusent mais qu’ils nuisent à la cause sacrée dont ils se figurent sauvegarder le plus essentiel.

Vers le milieu du XIXe siècle, ils déploraient comme inopportune la promulgation des dogmes de l’Immaculée-Conception et de l’infaillibilité pontificale. Afin d’apaiser l’ennemi en fureur, ils s’appliquaient à fausser, par des commentaires lénifiants, la signification de cet admirable catalogue des erreurs nées de la soi-disant Réforme et de la Révolution : le Syllabus. Au temps de la Séparation, ils se renfrognaient parce que Pie X, Saint d’une sublime clairvoyance, refusait de pousser l’Église de France dans ce traquenard à ressorts juifs et huguenots : les Cultuelles. Depuis, ils s’arrachent les cheveux chaque fois que les catholiques militants opposent une résistance aussi franche qu’efficace aux assauts de l’impiété : par des voies plus ou moins obliques ils s’efforcent d’entraver leur action. Enfin ce sentiment fâcheux que Louis Veuillot nommait « leur manque d’horreur pour l’hérésie » les incline à considérer d’un œil plutôt amical les intrigues du modernisme.

Tant de concessions à l’adversaire, tant de capitulations sans combat ont-elle amené la paix honteuse qui leur permettrait d’engourdir l’Église comme une marmotte hivernant au fond de son terrier ?