Est-ce là de la soumission ?
Mais il ne se borne pas à cette dangereuse inconséquence. Quand on lui oppose la Lettre où sa chimère est formellement condamnée il insinue — et ses lieutenants avec lui — que c’est un document suranné dont il n’y a plus à tenir compte. Ainsi que le fait remarquer M. Dublaix dans la brochure où il signale la survivance du Sillon : « A leurs jeunes recrues, ils s’efforcent de cacher sinon l’existence — ce serait difficile — du moins le texte de la lettre de Pie X. Ils leur racontent qu’il y a quelques années, ce Pape, circonvenu par les royalistes, et abusé par de faux rapports, a lancé contre le Sillon et ses doctrines une lettre de condamnation. Mais ce document pontifical est rempli d’erreurs. Le Pape s’est trompé sur toute la ligne. Ses décisions ne sauraient donc, en conscience, obliger les catholiques. Enfin, depuis sa mort, l’encyclique a perdu toute espèce de valeur. Il est, par suite, inutile de s’en préoccuper. »
Si M. Sangnier est de bonne foi lorsqu’il répand des assertions de ce calibre parmi ses néophytes, je crois pouvoir l’avertir qu’il se trompe. En décembre 1911, j’étais allé donner une conférence à Chambéry où j’eus l’honneur d’être reçu par le cardinal Dubillard, théologien émérite lequel fut chargé par Pie X d’enquêter sur le Sillon et de préparer les éléments de la Lettre où le Sillonisme fut réprouvé comme contraire à l’orthodoxie. Le cardinal voulut bien m’analyser longuement et lucidement les doctrines du Sillon et me faire toucher du doigt les germes d’anarchie qu’elles contenaient. C’est la plus belle leçon de théologie que j’aie jamais eu le plaisir d’entendre.
Eh bien, je puis certifier à M. Sangnier que cet exposé magistral ne toucha pas un seul instant à la politique : il s’agissait de l’ordre social tel que l’Église n’a cessé de le définir à travers les variations de la faiblesse humaine. Et, comme je remémorais au prélat que M. Sangnier attribuait sa condamnation aux intrigues des royalistes, il haussa les épaules et me répondit : — Ce malheureux garçon a oublié jusqu’aux rudiments de la religion. Mais voilà : on se considère comme l’interprète le plus éclairé, le plus avancé, le plus magnanime de la foi catholique, on a de l’orgueil et l’on veut avoir raison même contre le Pape infaillible.
Je n’ajouterai rien à ce jugement auquel souscrivent tous les fidèles, c’est-à-dire tous ceux qui ne substituent pas leur sens propre aux décisions du Souverain Pontife…
Voici les Courtisans de la Finance. — Il y en a parmi les catholiques et il y en a même beaucoup trop. Ceux-là se sont aperçu que la démocratie actuelle n’est qu’un masque pour la ploutocratie, c’est-à-dire que c’est la Banque internationale qui régit notre globe par le moyen de ses domestiques : la plupart des parlementaires de tout poil. Ces simulacres de chrétiens désirent avec ardeur mériter la bienveillance des Maîtres de l’Or qui craignent que l’Église n’affaiblisse leur domination sur les âmes en désarroi d’un très grand nombre de nos contemporains. Afin de les rassurer maints courtisans de la finance professent le libéralisme, cette commode doctrine leur fournissant des sophismes pour inviter l’Église à se calfeutrer dans ses sanctuaires et à se désintéresser de la vie sociale. Ou s’ils se résignent à lui permettre d’en sortir et à lui concéder quelque influence, c’est dans l’espoir de réduire le clergé au rôle d’une gendarmerie morale qui monterait la garde devant leurs coffres-forts.
Les libéraux épris de la Banque sont des gens tout à fait — positifs. Aussi lorsqu’ils vont en pélerinage à l’étable de Bethléem, ils offrent volontiers de la myrrhe à l’Enfant-Jésus, car cet aromate symbolise la souffrance. Ils considèrent, en effet, que leurs richesses leur donnent le droit de souffrir le moins possible et de laisser le fardeau de la croix peser uniquement sur les épaules du Rédempteur.
Ils lui offrent aussi une sorte d’encens frelaté : ce sont leurs prières qui ne portent que sur ce point obtenir de Celui qui n’eut même pas un toit où abriter son dénuement qu’Il veille sur leur fortune — quelle qu’en soit l’origine et qu’Il accroisse leurs revenus — quelle qu’en soit la source. Quant à l’or, symbole de l’amour de Dieu selon la théologie mystique, la part qu’ils en détiennent n’a rien de commun avec les dons des Rois-Mages, elle est la représentation du métal dont le Démon leur blinda le cœur. Il ne saurait donc leur venir à l’esprit de l’offrir à l’Enfant-Jésus, d’autant que les mots amour de Dieu sont pour eux complètement dénués de sens. Tout au plus, s’ils l’osaient, ils proposeraient à Marie et à Joseph des papiers fallacieux, par exemple, les actions d’entreprises tombées en déconfiture et dont ils ont extrait naguère tout le suc à la Bourse. Ils ne doutent pas que cette oblation leur vaudrait l’appui de la Mère Immaculée et du Père nourricier auprès d’une Providence qu’ils se figurent déjà très bien disposée à leur égard. Toutefois, comme la Sainte-Famille ne possède pas d’économies, ils s’abstiennent en regrettant qu’elle n’ait pas prévu les merveilles de l’agiotage.
La seule parole de Notre-Seigneur qu’ils aient retenue est celle-ci : Il y aura toujours des pauvres parmi vous. Ils la citent avec empressement chaque fois qu’on montre la difformité des Institutions dont ils bénéficient depuis 1789. N’ayant pas compris que ce texte fustige leur dureté, leur avarice, leur égoïsme, ils s’en autorisent pour excuser la répulsion haineuse que leur inspirent et les indigents et les prolétaires écrasés sous le despotisme de la Banque. Ils baptisent Progrès et Civilisation ce règne de la barbarie financière. Quand un débordement de ces marais bourbeux, le socialisme et le bolchevisme, menace leurs domaines, ils refusent rageusement d’avouer que ce fléau soit le résultat inéluctable d’un état social dont ils furent les créateurs.
Ainsi que les autres libéraux, ce n’est pas à Dieu qu’ils s’adressent pour trouver un remède aux maux qui éprouvent l’Église. Ils préfèrent solliciter des tripoteurs de la politique dont l’infamie est notoire. De nos jours, nous les voyons se traîner aux pieds de Caillaux, couvert du sang d’un patriote tué par sa femme, condamné par ses anciens complices pour entente trop formelle avec l’agresseur d’Outre-Rhin, amnistié depuis mais non réhabilité au regard des âmes honnêtes. Cet assassin par procuration, ce traître, ce jongleur favori de la Banque, il est leur grand homme, le génie dont ils attendent la sauvegarde de leur pécune. Ils le regardent avec idolâtrie. Peu s’en faut qu’ils n’allument des cierges devant ses portraits…