Donc, un matin, sitôt ma messe dite, j’allai tout droit chez les Marival. Ne me faisant guère d’illusions quant à la nature des sentiments que me portait la femme, je n’espérais pas trop un tête-à-tête avec le mari. Du moins, il me verrait et aurait la consolation de se dire que je ne l’oubliais pas. Et puis, malgré tout, qui sait si Dieu ne lui donnerait pas la force d’exiger qu’on me laissât seul avec lui ? Malheureusement, les choses se passèrent d’une façon toute différente.

A peine eus-je sonné que Mme Marival en personne vint m’ouvrir. On ne m’ôtera pas de l’esprit qu’elle se tenait à l’affût de ma visite et qu’elle s’était préparée en conséquence.

Elle se campa dans l’embrasure, les coudes écartés, comme pour me barrer le passage. Sans me donner le temps d’ouvrir la bouche, la mine rogue, les yeux allumés d’une flamme haineuse, elle me dit, d’un ton coupant comme une bise de décembre : — Monsieur le Curé, vous venez voir mon mari ?… C’est inutile ; son état réclame le plus grand calme. Et, d’ailleurs, il ne vous a pas demandé.

— Mon Dieu, Madame, répondis-je, loin de moi l’idée de lui causer quelque agitation. Cependant, êtes-vous bien sûre que, tout au contraire, ma présence et, si possible, quelques mots échangés avec moi ne lui procureraient pas ce calme dont je crois, comme vous, qu’il a le plus grand besoin ? Je vous promets de ne pas le fatiguer par une trop longue entrevue.

Elle me toisa d’un air de défi sardonique. Et cette expression de physionomie signifiait clairement : — Tu voudrais bien le confesser. Mais tu n’y arriveras pas. Je suis là pour t’en empêcher.

De vive voix, elle se contenta de répéter : — Il n’a pas demandé à vous voir ; vous n’entrerez pas !…

Que faire ? Je ne pouvais entamer, sur ce seuil, une discussion que, selon toute probabilité, elle n’eût pas hésiter à pousser au scandale. Déjà, des voisines, étonnées de son attitude agressive, nous regardaient avec curiosité. Dieu sait les commentaires qui eussent suivi si j’avais insisté d’une façon trop acerbe !

Simplement, je repris : — Je me retire, Madame, en souhaitant que Dieu vous envoie la pensée de me faire appeler avant qu’il soit trop tard.

Mme Marival ne souffla mot. Mais dans le sourire vraiment démoniaque qui lui tordait les lèvres tandis qu’elle refermait la porte, je lus ceci : — Si tu comptes que je te ferai appeler, tu peux attendre !…

Que se passait-il dans cette âme enténébrée pour qu’elle se montrât si opiniâtre à m’interdire le chevet de son mari ?… Les jours qui suivirent, je me fatiguai l’esprit à retourner ce problème. Et je m’attristais toujours davantage, ayant l’intuition nette que M. Marival aurait été soulagé de me voir et de se confier à moi. Il me semblait inadmissible qu’un homme, dont je connaissais la foi, se sentant en danger de mort, n’éprouvât pas le désir de se préparer au Jugement de Dieu lorsqu’il en était encore temps.