Si seulement Mme Marival s’était absentée, ne fût-ce qu’une heure, j’en aurais profité pour m’introduire dans la maison : la servante était pieuse et je ne crois pas qu’elle m’aurait refusé l’entrée. Mais je ne pus avoir recours à cet expédient. Tant que dura la maladie de M. Marival, sa femme ne mit pas le pied dehors. Et c’était si bien un plan arrêté chez elle d’isoler son mari qu’elle n’admit aucune de ses relations dans la chambre à coucher, qu’elle ne prévint nul de leurs parents et qu’elle ne fit même pas appeler le médecin. On eût dit qu’elle redoutait de la part du moribond des révélations sur des choses qu’elle tenait essentiellement à garder secrètes. Cette séquestration étrange fit jaser. Mais elle ne parut pas s’en émouvoir. Deux ou trois de ces curieuses qui cherchent toujours à connaître les tenants et aboutissants de l’existence d’autrui, pour en alimenter leurs caquets, risquèrent des visites sous prétexte de prendre des nouvelles de ce « pauvre Monsieur », comme elles disaient. Mme Marival les reçut dans l’antichambre, leur répondit brièvement qu’il s’agissait d’une indisposition assez bénigne et ne cacha pas sa hâte de les congédier. Elles se retirèrent fort déçues. Et les langues de marcher !
Au bout d’une semaine, je ne sais par quel canal, le bruit se répandit que cette indisposition soi-disant sans gravité prenait décidément une mauvaise tournure. On disait que M. Marival était au plus bas et ne passerait sans doute pas la nuit.
Je ne pus y tenir. Il fallait, coûte que coûte, que je fisse une nouvelle tentative pour pénétrer jusqu’à lui. C’était mon devoir et j’étais absolument décidé à le remplir, dussé-je essuyer les insolences de cette femme.
Je me rendis donc à la maison Marival. Je sonnai. On ne vint pas ouvrir. Je réitérai avec plus d’insistance. Le résultat fut identique. A l’intérieur, pas un mouvement ; c’était comme si le logis eût été inhabité. Je me reculai un peu et j’examinai la façade. Alors, à une fenêtre close du premier étage, j’aperçus le profil de Mme Marival. Elle soulevait le rideau de biais et glissait avec précaution un regard sur la rue. Elle parut contrariée que je l’eusse découverte et elle allait se retirer lorsque, y mettant toute l’énergie dont j’étais capable, je lui fis signe de m’ouvrir. Elle secoua négativement la tête, puis quitta la fenêtre aussitôt.
Qu’essayer d’autre ? Je ne pouvais pourtant pas enfoncer la porte !… Je retournai chez moi la tête basse et je multipliai les prières pour l’âme dont on me refusait aussi obstinément l’accès…
M. Marival mourut vers trois heures de l’après-midi, le lendemain. Et tout se passa selon la coutume. Je fis la levée du corps ; il y eut du monde pour suivre le cercueil à l’église et au cimetière. Un seul détail me causa quelque distraction tandis que je récitais les dernières oraisons devant la fosse ouverte. Mme Marival se tenait à trois pas de moi, droite et impassible. A un moment, je levai les yeux sur elle et ce que je perçus me fit tressaillir. A la surface, son visage offrait comme un vernis d’affliction étalé là par bienséance. Mais, en-dessous, je ne pus m’empêcher d’y découvrir une expression de joie maligne qui lui crispait la bouche. Et, de plus, elle fixait sur le cercueil un regard de triomphe où papillotait une lueur positivement diabolique. J’aurais juré que sa pensée était celle-ci : — Enfin, il est mort sans avoir parlé à personne… Quelle délivrance !
La cérémonie terminée, elle se retira sous l’escorte de quelques officieuses et sans m’avoir dit un mot. Mais, le soir, un incident se produisit qui m’éclaira sur les mobiles du drame et sur les actes de cette femme si volontaire dans le mal. J’étais au presbytère quand on vint me dire que Joséphine — la servante des Marival — demandait à me voir. Je la fis entrer aussitôt et voici notre dialogue. J’en ai gardé le souvenir très présent — il y avait de quoi.
Joséphine était fébrile. Je la sentis à la fois bouleversée de chagrin, désireuse de me révéler des choses obsédantes et retenue par la crainte de s’attirer des ennuis. Cependant, comme je la reçus d’une façon tout affable, elle parut se rassurer un peu : — Monsieur le Curé, me dit-elle, je viens vous demander une messe pour le repos de l’âme de M. Marival. Je vous serais bien reconnaissante de la célébrer le plus tôt possible. Elle répéta : Bien, bien reconnaissante. Et, en insistant de la sorte, elle avait une inflexion de voix plus émue que ne le comportait une requête aussi simple.
— Mais très volontiers, répondis-je, je constate avec plaisir que vous regrettez votre maître. Il était bon pour vous, n’est-ce pas ?
— Oui, oui, certainement oui, mais ce n’est pas seulement cela. Il y a Madame…