Ici, elle s’arrêta net. L’extrême prudence, allant parfois jusqu’à la dissimulation, qui caractérise l’âme paysanne m’était trop familière pour que je marquasse de la hâte à l’interroger. Toute curiosité trop appuyée l’eût fait battre en retraite. Je me contentai donc de lui demander posément si c’était elle-même ou Mme Marival qui désirait cette messe.
Joséphine eut alors une sorte de ricanement douloureux comme pour me faire entendre qu’il était absurde de supposer chez sa patronne une intention de ce genre. Puis elle reprit :
— Ah ! non, ce n’est pas Madame qui m’envoie !
Et, soudain, ne parvenant plus à se contenir, elle ajouta : — Madame, elle est trop contente d’être débarrassée du pauvre Monsieur !…
— Prenez garde, dis-je un peu sévèrement, il ne faut pas porter de jugements téméraires.
— Ce n’est pas ce que je fais, s’écria Joséphine, mais quand je repense ce qui s’est passé dans cette maison, je ne puis pas rester tranquille.
Puis, d’un seul trait, emportée par l’indignation, elle poursuivit : — Dix fois, monsieur le Curé, dix fois, M. Marival vous a réclamé pour se confesser. Madame faisait la sourde. Telle qu’elle est, ce n’est pas commode de se mêler de ses affaires. Qui s’y risque ne recommence pas souvent. Pourtant ça me remuait si fort d’entendre ce pauvre Monsieur se tourmenter ainsi que je finis par proposer de vous aller quérir.
— C’est inutile, répondit Madame, tenez-vous en repos. Monsieur n’a pas sa tête à lui et puis cela ne vous regarde pas… Moi j’observais et je voyais bien qu’il ne battait pas la campagne mais je n’osais pas désobéir quoique cela recommençât tout le temps. Chaque fois que Monsieur se trouvait un peu moins faible, il vous demandait de nouveau. Et c’était alors des discussions qui le brisaient. Enfin, la veille de sa mort, j’apportais de la tisane, quand Monsieur se dressa tout droit sur son lit et me cria : — Joséphine, je vous commande d’aller au presbytère et de ramener le Curé avec vous !… Mais Madame, rouge de colère m’arracha la tasse, la posa sur la table de nuit en en renversant la moitié et me poussa dehors en me disant à dents serrées : — Il délire ! Ne l’écoutez pas ou je vous chasse… Puis elle ferma la porte et poussa le verrou. J’étais trop outrée contre Madame pour retourner à la cuisine ; je voulais savoir ce qui allait arriver et j’avais tellement pitié de Monsieur ! Je demeurai aux écoutes derrière la porte. Mais elle est très épaisse et j’entendais d’abord mal ce qui se disait dans la chambre. Pourtant tous les deux élevèrent bientôt la voix au point que je finis par saisir quelques mots…
Joséphine s’interrompit, comme reprise de la peur de trop parler. Et, de mon côté, la presser de questions me répugnait.
Mais l’indignation l’emporta et, spontanément, elle reprit : — Je saisissais des morceaux de phrases. Monsieur disait : — Je veux restituer… Je ne mourrai pas sans avoir rendu cet argent… Je ne paraîtrai pas devant Dieu avec cette infamie sur la conscience. Qu’on appelle le Curé !… Et Madame répondait : — Non, non, et non, il ne viendra pas. N’y compte pas… Je ne veux pas retomber dans la gêne à cause de tes imaginations !…