Alors Monsieur poussa des gémissements si épouvantables que j’en fus toute retournée. Je me sauvai dans la cuisine et je n’ai plus rien entendu jusqu’à sa mort. Du reste, Madame montait la garde et ce fut seulement lorsque Monsieur ne respira plus qu’elle me laissa rentrer dans la chambre…

Joséphine n’en dit pas davantage. Comme effarouchée, elle jeta trois francs sur la table en murmurant : — C’est pour la messe, et elle s’enfuit avant que j’eusse pu prononcer un mot.

Mais elle en avait dit suffisamment pour que je fusse à même de reconstituer le duel tragique de ces deux âmes, l’une corrodée de repentir et torturée par le désir de réparer le tort fait à autrui, l’autre farouche dans sa volonté de conserver une fortune mal acquise…

Peut-être que si j’avais revu Joséphine j’en aurais appris plus long quoique je fusse décidé à ne pas prendre d’initiative quant à cette sombre aventure. Mais il paraît certain que Mme Marival redoutait les indiscrétions de sa servante, car elle s’arrangea pour lui faire quitter le pays avant que la semaine fût écoulée. J’ai des raisons de croire qu’elle ne la congédia point sans avoir acheté son silence.

En ce qui me concerne, cette femme endurcie me manifeste, depuis lors, une animosité persévérante. Non seulement elle se mêle, pour les envenimer, aux cabales des personnes acrimonieuses qu’afin de sauvegarder non indépendance et la dignité de mon ministère, j’ai dû tenir à l’écart, mais encore elle propage des calomnies sur mon compte. On dirait que ma présence à Gougny lui est intolérable et qu’elle rêve de me faire quitter la paroisse. Enfin la haine qu’elle nourrit contre moi lui fait éviter mon approche. Vous venez d’en avoir la preuve !…

L’abbé Moret prononça ces dernières phrases avec un accent de mélancolie poignante. Certes, aucune pensée de représailles ne germait dans cette belle âme. Il éprouvait seulement une peine intense et j’en eus le témoignage lorsqu’il ajouta : — Il est bien pénible de sentir qu’il y a auprès de moi, contre moi, une haine vivace et toujours en armes. Pourtant, je puis l’attester devant Notre-Seigneur en croix, je ne hais personne, j’aime comme mes enfants tous mes paroissiens et aussi cette malheureuse égarée. Je prie, je souffre avec joie pour obtenir qu’elle comprenne l’iniquité de sa conduite et surtout l’avenir redoutable qu’elle se prépare. Hélas, rien, jusqu’à présent, ne donne à espérer qu’elle s’amende. Le grand pourrisseur d’âmes, l’argent, la possède à ce point qu’elle lui rend un culte aveugle et qu’elle ne pressent point l’abîme où cette idolâtrie la mène. C’est horriblement triste !…

L’abbé Moret se tut un peu de temps. Des larmes roulaient dans ses yeux. Sa voix tremblait lorsqu’il reprit : — Il en va toujours ainsi quand ce métal monnayé par le démon prend une place prépondérante dans notre existence. Tandis que je vous narrais les péripéties de ce drame, vous aurez remarqué que M. Marival comme Joséphine, malgré leurs efforts pour en dénoncer les méfaits, continuaient de subir son influence. L’un et l’autre voulaient sincèrement recourir au prêtre pour se libérer. Eh bien, ils n’ont pu aller jusqu’au bout. Tous deux ont fui sans me laisser le temps de leur venir en aide d’une façon efficace. Ah ! que le diable est puissant !… Peut-être suis-je trop imparfait pour mériter de le vaincre…

Ce scrupule, cette humilité chez un prêtre d’une sainteté aussi avérée m’émurent plus que je ne saurais l’exprimer.

Afin de faire diversion, je dis à l’abbé Moret : — A toute époque, cher monsieur le Curé, l’argent fut le fauteur de grandes infamies et il y eut des pasteurs d’âmes qui, voulant les combattre, subirent les contradictions de l’avarice humaine. Tenez, je suis précisément en train de lire un ouvrage de Sainte-Beuve : L’histoire de Port-Royal. J’y ai relevé un épisode qui présente quelques points de ressemblance avec ce que vous venez de me rapporter. Permettez-moi de vous le résumer.

A la fin du règne de Louis XIII, M. de Chavigny avait été sous-secrétaire d’État aux affaires étrangères et fort apprécié de Richelieu qui distinguait en lui un bon serviteur du Roi, c’est-à-dire de la France, les deux, sous l’ancien régime, ne faisant qu’un. Chavigny possédait une fortune considérable mais entièrement accumulée au cours des fonctions qu’il avait remplies. Des circonstances ont donné lieu de croire qu’elle ne provenait pas tout entière de sources absolument pures. En effet, lorsque Chavigny fut atteint de la maladie dont il mourut (en octobre 1652), se sentant très bas, il pria le curé de sa paroisse, M. Mazure, de lui permettre de se confesser à M. Singlin — ecclésiastique renommé pour ses vertus et notamment pour sa rectitude de jugement dans les cas de conscience. Le curé donna l’autorisation ; M. Singlin averti vint sans retard auprès de Chavigny. Il l’entendit deux fois en confession et lui donna l’absolution. La mort survint le soir même. Mais Chavigny, dont l’esprit de contrition avait été stimulé par M. Singlin, remit auparavant à son ami intime, M. de Bagnols, des effets représentant la somme de 974.000 livres — soit près d’un million, ce qui ferait cinq fois plus aujourd’hui. Il spécifia, en présence de sa famille et du confesseur, que c’était pour des restitutions à des personnes spoliées. Il voulait aussi que M. Singlin prît 300.000 livres en pistoles qui étaient renfermées dans son coffre-fort. M. Singlin refusa de se charger des espèces et ne consentit qu’à être le dépositaire des papiers et le répartiteur, devant témoins, des sommes soustraites aux ayant-droit. Mais avant d’entamer les démarches, il tomba d’accord avec M. de Bagnols de consulter pour se mettre en règle et en mesure vis-à-vis de la veuve. Mais Mme de Chavigny qui, notons-le, n’avait nullement protesté contre l’abandon d’une somme aussi énorme tant que son mari fut en vie, jeta les hauts cris après le décès et, quoique le restant de la fortune montât à plusieurs millions, se déclara ruinée. Cependant l’examen des papiers mis en ordre par le défunt ne laissait aucun doute ; des notes inscrites au dos en disaient long sur leur origine. N’empêche : la veuve exigeait qu’on passât outre aux dernières volontés de son mari. L’affaire s’ébruita. Des gens de Parlement, des docteurs de Sorbonne émirent des avis contradictoires. Mais surtout certains casuistes — à la manche très large — se rangèrent du parti de Mme de Chavigny moins, semble-t-il, par doctrine que pour nuire à M. Singlin en qui ils combattaient depuis longtemps ce qu’ils qualifiaient de « rigorisme outrancier ». Ils alignèrent des arguments si subtils qu’ils convainquirent Mme de Chavigny qu’elle serait sans reproche devant Dieu si elle se contentait de distribuer cent mille francs aux pauvres. Le surplus elle se l’attribuerait d’un cœur léger. Et tant pis pour les personnes que feu Chavigny avait lésées. La veuve estima la solution si ingénieuse qu’elle l’adopta aussitôt malgré les avertissements de M. Singlin qui lui représentait que se conduisant de la sorte elle chargeait lourdement sa conscience. Or, ce bon prêtre ne fut pas écouté et même, ce qui est pire, ses monitions lui valurent de la part des casuistes susdits de fangeuses calomnies[6]