[6] Pour les détails de l’affaire Chavigny voir Sainte-Beuve, Histoire de Port-Royal, tome II (édition Hachette).

Eh bien, poursuivis-je, ne trouvez-vous pas, monsieur le Curé, qu’il y a de l’analogie entre l’état d’âme de Mme de Chavigny et celui de Mme Marival, avec cette différence que la première fit du tapage et que la seconde manœuvra pour étouffer toute révélation de son crime ? Allez, que ce soit au XVIIe siècle, que ce soit au XXe, que ce soit n’importe quand, le diable a toujours su, saura toujours employer l’or maudit à s’acquérir des âmes et les choses iront ainsi — jusqu’à la fin du monde.

— Ce n’est que trop vrai, soupira l’abbé Moret, voilà pourquoi je remercie Dieu, chaque matin, de m’avoir inspiré l’amour de la Sainte Pauvreté.

Et je conclus : — Je fais de même. N’avoir pas le sou et s’en réjouir, c’est une grâce incomparable !…

IN EXTREMIS

En ce temps-là je vivais le plus possible sous la futaie. Sauf pendant les heures occupées à la rédaction de mon livre, je ne restais guère à mon logis que pour les repas et le sommeil. Et même, les jours où j’accordais du loisir à ma plume, emportant une collation simplifiée, je le quittais dès l’aube et n’y rentrais qu’à la nuit close. Encore m’arrivait-il de découcher, comme on va le voir.

Je me sentais si heureux, tellement en famille parmi les arbres que j’ai rêvé bien souvent de me construire une cabane au plus épais du couvert ou d’aménager à mon usage quelque cavité dans les rochers. Là, j’aurais mené, seul avec Dieu, la vie érémitique. Déjà, antérieurement à mon entrée dans l’Église, je cultivais mon goût inné de la solitude. Mais alors mes retraites intermittentes dans les grands bois ne se vouaient qu’à la littérature. Férue d’illusions païennes, mon imagination les peuplait de dryades et de faunes et les poèmes qui en résultaient ne cessaient de moduler, selon des rythmes sylvestres, la louange de Pan. Il me plaisait qu’on dît de moi :

Fortunatus est ille deos qui novit agrestes.

Aujourd’hui, quelle différence ! Ce n’était plus la chimère du panthéisme qui m’égarait au gré de ses caprices. Je connaissais la Vérité unique. L’âme et l’esprit comblés d’une joie radieuse, j’étais le servant de Jésus-Christ : je sentais mon cœur battre à l’unisson du sien. La forêt en prit une signification plus large et plus haute. Elle me fut le sanctuaire où règne le Saint-Esprit, où l’oraison contemplative se nourrit d’images d’une splendeur éblouissante, s’illumine de clartés toujours accrues, s’élève, par des intuitions magnifiques, jusqu’au sentiment intégral de la présence divine. Qu’il est vivifiant pour l’âme le souffle du Paraclet à travers les frondaisons !…

Donc j’allais par les sentiers, éperdu d’amour de Dieu, mêlant mon allégresse aux parfums que diffusaient, comme un arome liturgique, les essences résineuses, aux hymnes du vent dans les feuillages. Ma prière continuelle, non formulée par les pauvres mots dont usent les langues humaines mais toute en élans d’adoration sans limite, suivait le chœur des bouleaux et des pins, s’enflait, puis décroissait, puis s’enflait de nouveau, selon la brise émouvant les ramures. Et c’était pareil tantôt aux accords graves d’orgues éoliennes, frôlées par les ailes des anges, tantôt aux cantilènes de l’océan, alors que ses vagues alanguies s’étalent, avant de mourir, sur le sable des grèves.