Lorsque, après des marches prolongées dans les taillis débordant de fougères exubérantes, je m’asseyais au pied d’un vieux chêne revêtu de mousse et de lierre, j’écoutais ce patriarche m’enseigner les secrets de la sagesse végétale. Ou bien, vers midi, quand le soleil s’insinue dans la pénombre des futaies et sème des médailles d’or palpitant sur l’herbe des clairières, je m’imprégnais du vaste silence qui descend des feuillages assoupis. Absorbant la forêt, irradiant la prière, je me tenais tellement immobile que les biches, avec leurs faons, sortaient du fourré, s’avançaient à quelques pas, tendaient leur fin museau vers moi et paraissaient se demander quel était cet être si tranquille dont l’instinct leur disait qu’elles n’avaient rien à craindre. D’autres fois, c’était un cerf, à la ramure majestueuse, qui d’un peu plus loin me regardait longuement avec une curiosité où subsistait quelque méfiance. Enfin, rassuré, il se remettait à brouter et l’on eût dit qu’il comprenait que je n’étais pas un de ces tortionnaires bottés qui, sous prétexte de chasse à courre, traquent et massacrent le noble animal dont leur stupide barbarie aime à voir couler le sang…
J’emportais d’ordinaire sous bois un tome des œuvres de sainte Térèse et que de progrès dans la vie spirituelle je dois à cette merveilleuse conseillère des âmes portées à suivre partout Notre-Seigneur ! Comme elle indique, avec une clarté suprême, les privilèges, les souffrances et les dangers de l’état mystique ! A son école, j’appris les beautés de la théologie. Ce ne fut pas l’étude de quelque traité aride mais une initiation vécue à ce qu’il y a de plus intensément religieux aux profondeurs de notre être. Onde si fraîche et si brûlante à la fois où je me plonge, miroir infiniment pur où se reflète la face même de Dieu : la doctrine de sainte Térèse.
Très souvent la méditation de ces pages sublimes me ravissait au point que j’oubliais l’envolement des heures. J’avais couvert des kilomètres sans m’en apercevoir et quand je reprenais conscience des choses extérieures, il arrivait que je me trouvasse à une distance considérable d’Arbonne. Notamment ce fut le cas par un crépuscule qui commençait à noyer d’ombres bleues les lointains de la forêt. Je constatai que je suivais la crête d’une chaîne de collines rocheuses, ambitieusement nommées sur les cartes : les monts de Fay. J’étais à peu près à une lieue de Gougny-en-Bierre. Outre la nuit approchant, des nuages bas et plombés venaient de l’ouest et menaçaient de se résoudre en pluie.
L’abbé Moret m’ayant dit, une fois pour toutes, qu’il me recevrait toujours volontiers au presbytère, je n’hésitai pas à gagner sa paroisse, car j’étais assuré de trouver chez lui un accueil empressé, un lit et de quoi manger. Le repas serait sommaire et la couche peu moelleuse, mais cela m’était fort indifférent. A cette époque, en effet, je jouissais d’une santé robuste ; ma sotte carcasse n’exigeait pas l’attention qu’il me faut maintenant lui concéder. Et puis, ce qui emportait tout, j’aurais le plaisir d’écouter, une soirée tout entière, la parole de ce prêtre évangélique.
Je me dirigeai donc vers Gougny. Chemin faisant, je distinguai, à ma droite, une croix de fer qui surmontait un piédestal d’élévation médiocre et taillé dans le grès de la forêt. Une inscription y était gravée mais l’obscurité qui régnait déjà sous les arbres m’empêcha de la déchiffrer. Je conjecturai que ce monument commémorait un assassinat. La pluie imminente fit que je ne m’arrêtai pas pour vérifier mon hypothèse en frottant des allumettes.
La nuit était tout à fait tombée quand j’atteignis le presbytère. L’abbé Moret se tenait dans la cuisine. Debout devant une table sans nappe, il soupait d’une tranche de pain bis, d’un morceau de fromage et d’un oignon assaisonné de gros sel. Pour boisson, un pot de piquette. Il me coupa du pain, éplucha un second oignon, poussa vers moi l’assiette au fromage et, me remettant un couteau ébréché, me dit avec un bon rire : — Régalez-vous, cher ami !… Je ne me fis pas prier car j’avais grand’faim.
Tout en jouant de la mâchoire, je lui demandai ce que signifiait cette croix que j’avais remarquée un quart d’heure auparavant.
— Je puis d’autant mieux vous renseigner, me répondit-il, que j’ai joué un rôle dans le dernier acte du drame rappelé, là-bas, par ce signe de notre salut. Et, sans autre préambule, il me raconta ce qui suit :
— La croix en question fut élevée par les gardes de la forêt à la mémoire d’un des leurs, tué à l’endroit même où vous l’avez vue. Le piédestal porte la date du meurtre et le nom de la victime : Victor Sampité. Sorti du service militaire comme sous-officier, pourvu d’excellents certificats, ce garde était au service du Haut-Sucrier qui a loué à l’État le droit de chasse à courre et au fusil dans la forêt. Il s’était marié dès sa libération, sa femme lui avait donné une petite fille et, au moment du crime, attendait un autre enfant. Le ménage occupait cette maison forestière que vous avez dû repérer à la sortie du village, sur la route de Fontainebleau. Sampité s’acquittait de sa fonction avec une rigueur peut-être excessive. En général, les gardes montrent plus de mansuétude. Quand leur zèle du début a jeté son premier feu, il se conclut entre eux et les braconniers — qui pullulent dans la région, comme vous le savez — un pacte tacite qui leur vaut une réputation de « bon enfant » et, ce qui leur importe par-dessus tout, une espèce d’assurance sur la vie. Ce n’est pas qu’ils feignent absolument d’ignorer tous les délits qu’ils ont le devoir de réprimer. Mais tant que les délinquants ne se font pas prendre sur le fait, ils ne protègent le gibier que d’une façon relative. Ils ne dressent pas d’embuscades ; s’ils découvrent un piège, ils l’enlèvent mais ils ne se donnent guère le tracas de rechercher celui qui l’a posé.
Sampité n’admettait pas qu’on louvoyât de la sorte avec la consigne. Non seulement il appliquait à quiconque les règlements mais encore il déployait une activité sans égale à pourchasser l’adversaire. Infatigable, il multipliait les tournées dans la forêt. Il passait des nuits à guetter les chiens en maraude et à dénoncer les ruses de la braconne. Et les procès-verbaux grêlaient. Comme vous le pensez bien, cette vigilance assidue, cette rigidité dans l’application de la loi, lui suscitèrent des haines. Les paysans, jouant sur son nom, l’appelaient Sans-Pitié. Et les plus vindicatifs ne se faisaient pas faute de souhaiter tout bas qu’il reçût, comme par hasard, quelque mauvais coup.