Un de ceux qui entrèrent le plus souvent en conflit avec lui se nommait Alcide Rablot. Il possédait une petite aisance et pour l’entretenir, tenait un commerce d’épicerie et de bimbeloterie à Macherin. Cependant, célibataire, il ne s’en occupait pas beaucoup, il en déléguait l’administration à sa sœur, veuve quadragénaire qui vivait avec lui. Chasseur enragé, non par esprit de lucre mais par un penchant irrésistible, ce Rablot ne concevait d’occupation plus attrayante que de dépister le poil et la plume dans la plaine et dans le bornage. L’arme au poing, la carnassière au dos, il battait tout le jour les buissons ou les emblavures et il ne rentrait que rarement bredouille, car c’était un tireur de premier ordre. A cela, rien à dire. Mais Rablot ne se contentait pas de chasser en temps légal. Les mots : « fermeture de la chasse » ne représentaient pour lui qu’une formule saugrenue et ne méritant que le plus complet dédain. Aussi, quelle que fût la saison, il se livrait à un braconnage intensif, plaçant des collets pour les lièvres, prenant au nœud coulant des chevreuils, panneautant les perdrix, s’adonnant aux affûts clandestins — bref, causant plus de ravages que vingt autres Nemrods rustiques, ses émules. Il était, d’ailleurs, secondé par un chenapan, venu l’on ne sait d’où, connu seulement sous le prénom d’Alexandre et auquel il donnait l’hospitalité. Ce réfractaire, je le définirai d’une phrase : il n’avait ni métier avouable ni sens moral et semblait installé dans l’illicite comme dans un domaine lui appartenant de droit.

Rablot, lui, n’était pas foncièrement pervers. Assez intelligent, hableur, jovial, fréquentant le cabaret mais pas jusqu’à l’ivresse coutumière — tandis qu’Alexandre chancelait presque toujours entre deux vins — il se montrait d’abord facile, rendait volontiers service et était très populaire dans le pays. J’ajoute qu’il ne mettait jamais les pieds à l’église et paraissait fermé à toute croyance religieuse. Il y avait là indifférence mais pas du tout hostilité, car, lorsqu’il me croisait, il me saluait très poliment et ne craignait pas d’échanger quelques propos courtois avec moi.

Mais, direz-vous, puisque Rablot était après tout un brave homme, n’ayant que le tort de considérer le gibier ainsi qu’une propriété commune, abusivement détournée par les locataires de la chasse, pour quelle raison s’était-il si fort lié avec le détestable Alexandre ? Je crois qu’on peut s’expliquer la chose. Chez Rablot, le goût de la chasse était une passion à laquelle il vouait toutes ses facultés et qui régissait son existence entière. Alexandre, possédant une foule de recettes pour la destruction du gibier, lui devint un aide indispensable dont il ne voyait plus les vices. Ou, s’il les distinguait, il estimait probablement que les dons spéciaux du gredin compensaient largement ses tares. Et puis, il ne faut pas oublier que Rablot, personnage en somme assez fruste, ne possédait pas une grande délicatesse de sentiments.

Vu le caractère de Sampité et les habitudes déprédatrices de Rablot et d’Alexandre, la lutte s’exaspéra entre l’un et les autres. Il serait trop long d’en décrire par le menu les péripéties. Je relèverai seulement qu’elle produisit une animosité réciproque et d’autant plus aiguë que c’était un duel d’amour-propre où chacun se jurait de l’emporter. Plusieurs fois, malgré les ruses de ses antagonistes, Sampité eut la satisfaction de les prendre en flagrant délit et de dresser des procès-verbaux qui les conduisirent en correctionnelle. Des condamnations à l’amende furent prononcées. Rablot payait mais, loin de se corriger, il n’en montrait que plus de persistance à détruire le gibier du secteur de forêt que surveillait Sampité. Et lorsqu’il avait réussi quelque exploit dont il était impossible de le convaincre formellement, il s’arrangeait pour rencontrer le garde en terrain neutre et pour lui décocher, devant témoins, des phrases à double sens qui le mettaient hors de lui.

— Tu peux blaguer, ripostait le fonctionnaire, blême de fureur, je t’aurai et nous verrons celui qui rira le dernier…

Mais Rablot haussait les épaules, lui tournait le dos et s’en allait en sifflotant la sonnerie d’hallali.

La guerre continua, sournoise et sans trêve jusqu’à un certain soir où les deux braconniers se firent surprendre de nouveau par Sampité. Je ne sais au juste quel était l’objet du délit mais ce devait être grave car, comparaissant pour la cinquième ou sixième fois devant le tribunal, il leur fut infligé quinze jours de prison. On m’a dit depuis qu’au cours des débats, Rablot soutint que Sampité avait exagéré les faits pour obtenir une condamnation sévère. Mais le garde s’en défendit vivement. Et comme il était assermenté, les juges lui donnèrent raison.

Les condamnés ne récriminèrent pas ; ils subirent leur peine. Et l’on fut étonné qu’à leur retour, ils ne se répandissent point en bravades et en défis au garde comme c’était antérieurement leur coutume. Même ils semblaient assagis, car trois mois passèrent sans qu’il y eût prétexte à sévir contre eux. Sampité triomphait bruyamment : — Ah ! les bougres, disait-ils, je les ai matés !… Stimulé par son succès, félicité par ses supérieurs, il redoubla de vigilance au point qu’en peu de temps, d’autres braconniers furent pincés par ses soins et punis conformément aux lois, de sorte que de nouvelles rancunes s’ajoutèrent à celles qu’il avait déjà suscitées. A diverses reprises, plusieurs de ses victimes tinrent des propos violents à son sujet. Mais l’on remarqua que ni Rablot ni Alexandre ne faisaient chorus. Ils écoutaient en silence, s’appliquaient à garder une mine impassible et, si l’on insistait pour obtenir leur avis, se dérobaient comme s’ils redoutaient de se compromettre.

Les choses en étaient là quand, — il y aura sept ans au mois d’octobre — par une nuit sans lune et brumeuse, Sampité quitta la maison forestière pour une tournée sous-bois. Comme à son habitude il était parti entre minuit et une heure après avoir prévenu sa femme qu’il comptait rentrer au lever du soleil. La matinée s’écoula sans qu’il fût de retour. Vers midi, Mme Sampité, inquiète, tourmentée d’un pressentiment lugubre, alla prévenir le maire qui partagea ses appréhensions et avertit les autres gardes de cette absence insolite. Ceux-ci se mirent, en groupe, à la recherche de leur collègue. Vers deux heures de l’après-midi, à la crête des monts de Fay, ils découvrirent Sampité couché la face contre terre et frappé de deux coups de fusil, l’un à la cuisse droite, l’autre au cœur. Il devait être mort depuis longtemps car le cadavre était glacé et déjà tout raide. Les gardes, effarés, ne prirent pas la précaution d’envoyer quelqu’un en avant pour annoncer avec ménagement la catastrophe et, dans leur désarroi, au lieu d’aller déposer le corps à la mairie, ils le transportèrent directement à la maison forestière. Mme Sampité se tenait, pleine d’angoisse, sur le seuil. Quand elle vit le funèbre cortège déboucher du bornage, elle devina tout de suite ce qui était arrivé. Elle accourut et se jeta, en poussant des cris affreux, sur son mari… On s’efforça de l’en arracher mais voici qu’elle était morte, en mettant au monde, dans une mare de sang, un enfant qui ne vécut que quelques minutes !…

Ce crime, avec son horrible contre-coup, souleva une grande émotion. Le parquet, la gendarmerie, des agents expérimentés multiplièrent les enquêtes. Mais malgré les recherches les plus minutieuses, on ne réussit pas à découvrir le ou les meurtriers. Vous savez, du reste vous qui vivez depuis longtemps à la campagne, combien il est difficile de faire parler les paysans. Pour eux, l’autorité, c’est une étrangère qu’ils entendent tenir le plus possible à l’écart de leurs affaires.