— Rien de plus exact, approuvai-je, avant de me fixer à Arbonne, j’ai habité sept ans un village où il y eut deux morts violentes. En ce qui concerne la première, les ruraux se désignaient entre eux le coupable ; cependant nul ne le livra. Pour la seconde, la justice ne fut même pas alertée.
— Eh bien, reprit l’abbé Moret, l’assassinat de Sampité n’eut pas de suites immédiates. Alexandre et Rablot se trouvaient parmi les plus soupçonnés. Mais on eut beau les interroger, les retourner, les observer, les menacer, on ne réussit pas à établir leur culpabilité d’une façon assez évidente pour motiver leur arrestation. Ils invoquaient un alibi que personne ne vint démentir.
A la longue, la justice dut reconnaître son impuissance. Le crime resta impuni. La petite orpheline que laissaient les Sampité fut confiée à des cousins. L’oubli commença de se faire et il est très probable qu’on n’aurait jamais connu la vérité si la Providence, intervenant, ne l’avait dégagée de l’ombre où elle gisait ensevelie.
Sampité disparu, il était à croire que Rablot ne tarderait pas à exercer de nouveau son activité braconnière — d’autant que le remplaçant du garde assassiné, ne se souciant sans doute pas de subir un sort analogue, ne manifestait guère de zèle et s’appliquait à passer pour inoffensif. Mais voici que Rablot semblait avoir perdu jusqu’au goût de la chasse. Même en temps licite, la carabine au ratelier, la gibecière jetée dans un coin, le chien bâillant dans sa niche, les mains dans les poches, il se tenait au logis, à suivre, d’un œil morne, les allées et venues de sa sœur et des clientes de l’épicerie. Ou s’il en sortait, c’était pour des promenades solitaires et sans but dans le voisinage. A diverses reprises des moissonneurs lui signalèrent des compagnies de perdreaux faciles à débusquer. Il les écouta d’un air absent, comme si l’information ne le touchait pas et persista dans son inaction. Plus encore, il prit en grippe les mœurs d’Alexandre, ne l’accompagna plus au cabaret et refusa désormais de favoriser ses rapines nocturnes. Il y eut certainement entre eux quelque explication orageuse à huis-clos, car le maraudeur quitta d’abord la maison puis bientôt le village en proférant des injures et des menaces confuses à l’adresse de celui qui avait été son hôte exagérément bénévole.
A peine Alexandre eut-il délivré le pays de sa peu regrettable personne, qu’on apprit son décès. Ivre, il s’était couché sur les rails du chemin de fer, près de Melun. Un rapide l’avait broyé. Accident ou suicide ? On ne l’a jamais su.
Dès le lendemain, la nouvelle, relatée par un journal, vint au village et produisit sur Rablot une impression extraordinaire. Tandis que les gens de Macherin la commentaient sans beaucoup d’étonnement, vu l’intempérance célèbre d’Alexandre, lui en parut étrangement bouleversé. Il n’émit pourtant aucune réflexion insolite mais il offrit aux observateurs une physionomie tellement terrifiée qu’ils en conclurent que, malgré la brouille, ses relations avec le défunt lui tenaient plus à cœur qu’on ne l’aurait cru.
De ce jour Rablot changea à vue d’œil. Une tristesse profonde le rongeait. Il n’y avait plus trace du bon vivant, à la voix sonore, aux gestes exubérants qui faisait retentir le village du bruit de ses exploits en tous genres. Quelques semaines le maigrirent, le pâlirent, firent de lui le fantôme pitoyable du joyeux garçon de naguère. Oisif, il errait çà et là, frôlant les murs, évitant les conversations, — comme à la recherche perpétuelle d’on ne sait quoi. Puis, on cessa de le voir : il gardait la maison, usait les heures affalé dans un fauteuil, concentré en une songerie morose et ne répondait aux questions inquiètes de sa sœur que par cette phrase sommaire : — Je pense à quelque chose qui ne regarde que moi… T’en occupe pas…
Bientôt il se mit au lit n’en bougea plus et déclina rapidement. Des amis vinrent le voir qui s’efforcèrent de le remonter. Il ne les renvoyait pas, mais il marquait si peu d’intérêt à leurs dires, il demeurait le regard si obstinément fixé au plafond que les visiteurs, pris de malaise, ne tardaient pas à se retirer tout déconcertés.
Sa sœur, alarmée de cette singulière maladie, appela le médecin. Celui-ci fut reçu comme tout le monde, avec une totale indifférence. Rablot lui affirma qu’il ne souffrait de nulle part. Il y a seulement cela, dit-il, que je me sens très faible et que je crois qu’on peut raboter les planches pour mon cercueil. Et puis tout m’est égal !…
Le docteur, ne sachant trop que prescrire, recommanda vaguement les fortifiants. Rablot ne protesta point quand sa sœur aligna sur la table de nuit des fioles et des boîtes de pilules. Mais il s’abstint d’y toucher.