Comme de raison, l’état de cette âme me préoccupait et surtout depuis qu’étant tout à fait en bons termes avec le médecin, je lui avais demandé ce qu’il fallait penser du cas de Rablot. Or il me confia que ce mal lui semblait relever de ma compétence plutôt que de la sienne.
Le jour où je fus renseigné de la sorte, la soirée était trop avancée pour que je me rendisse à Macherin. Je décidai donc d’attendre au lendemain, et, dès ma messe dite, d’aller chez Rablot. Je ne craignais pas d’être rebuté car sa sœur pratiquait d’une façon assez suivie et lui-même, je vous l’ai dit, m’avait toujours témoigné de la déférence. Mais Dieu abrégea le délai, voici comment.
Vers dix heures, je venais de terminer la récitation de mon bréviaire et j’allais monter me coucher quand la sonnette de l’entrée retentit avec violence. Si tard, ce ne pouvait être que pour une raison grave. Je me hâtai d’ouvrir et, à la clarté de la lune, je reconnus Henri Brevard, un jeune bûcheron de Macherin qui avait été l’un de mes enfants de chœur jusqu’à sa première communion et que je comptais, à présent, parmi les membres les plus assidus de ma société de tir. Il tenait sa bicyclette par le guidon et m’apparut très pressé.
— Bonsoir, Henri, lui dis-je, il y a donc le feu que tu as sonné si fort ?
Tout essoufflé de sa course, il me répondit :
— Ah monsieur le Curé, j’avais peur que vous soyez déjà endormi et je voulais vous réveiller le plus vite possible. Excusez-moi, mais Rablot est très mal ; on croit qu’il ne passera pas la nuit. Il vous réclame et comme il a également fait chercher le maire et l’adjoint, on suppose qu’il a quelque chose d’important à régler avant la fin. C’est sa sœur qui m’envoie et elle m’a chargé de vous prier de ne pas perdre une minute. Aussi, j’ai pris ma bécane.
— Tu as bien fait, et le plus simple c’est que j’enfourche la mienne et que je t’accompagne.
Ainsi côte à côte, nous fûmes vite rendus à Macherin car la nuit était sereine et la route en bon état. Dans l’épicerie, avec la sœur de Rablot, tout agitée de chagrin et d’angoisse, je trouvai le maire, M. Brice, qui est ce gros marchand de bois que vous connaissez et son adjoint, le boulanger Tourette. Tous deux semblaient fort étonnés de cette convocation à une heure aussi tardive. Après des salutations brèves, je me tournai vers la sœur de Rablot. Mais je n’avais pas ouvert la bouche qu’elle s’écria : — Je vous en supplie, Messieurs, montez tout de suite voir Alcide. Il dit qu’il va mourir et qu’il ne veut pas s’en aller sans avoir fait, devant les autorités, une révélation qui lui pèse sur le cœur !…
Il n’y avait pas à délibérer. Brevard se retire. Nous gravissons l’escalier et nous pénétrons dans la chambre du malade. Étant donnée mon expérience des agonies, je saisis immédiatement que le pauvre homme était en effet bien bas : sa face, jadis rubiconde, était livide, luisait comme enduite d’une sueur funèbre et ses doigts décharnés griffaient le drap comme s’il tâchait de le ramener par-dessus sa tête. Aussitôt qu’il nous aperçut, il eut une exclamation de joie et fit un effort pour nous accueillir : — Ah ! vous êtes bons d’être venus quand je vous appelais ! Vous m’écouterez, n’est-ce pas ? Mais il ne faudrait pas m’interrompre parce que je n’ai plus de forces et c’est important que j’aille jusqu’au bout de ce que je me suis juré de vous apprendre. Asseyez-vous tout près de moi.
Faire des cérémonies eut été fort intempestif en la circonstance. Chacun prit une chaise et nous nous penchâmes vers le moribond.