Alors, d’une voix lasse mais parfaitement distincte, et où l’on percevait la volonté de se libérer d’une obsession longtemps secrète, Rablot prononça cet aveu : — C’est Alexandre et moi qui avons tué Sampité…

Le maire et Tourette tressaillirent. La sœur poussa un gémissement lugubre. Et je ne pus retenir un geste d’épouvante. Rablot nous lança un regard de détresse et se tordit les mains. Lamentable, il reprit : — Je le savais que je vous ferais horreur… Et pourtant je dois parler ou ce serait pour rien que j’aurais tant souffert à me rappeler mon crime… Par pitié, ne me tournez pas le dos, écoutez-moi !…

J’intervins : — Mon ami, dis-je, c’est Dieu qui vous inspira de nous révéler cette faute affreuse. Qu’Il en soit béni… Maintenant, vous vous repentez et le sang versé crie contre vous. Soulagez donc votre âme en peine. Nous vous écouterons.

Rablot me fit un signe de gratitude. Une lueur ranima ses prunelles presque éteintes et il reprit : — Quand nous sommes sortis de prison, nous étions furieux d’avoir eu le dessous avec Sampité ; nous n’avions qu’une idée : nous venger de lui. Mais je crois que, dès lors, Alexandre avait résolu de supprimer notre ennemi tandis que moi, je ne voulais que lui donner une correction dont il se souviendrait longtemps. Ce n’est pas tout de suite que nous avons causé là-dessus. Où nous nous étions mis d’accord, c’était pour faire semblant d’être intimidés et pour éviter toute occasion de procès-verbal afin qu’il ne se doute pas que nous mijotions une revanche. Et c’est ainsi, que, pendant trois mois, nous avons suspendu la braconne. Sûrement, je rageais de laisser le gibier en repos et je n’arrêtais pas de rouler dans ma tête des combinaisons pour réduire Sampité. J’en rabâchais à l’oreille d’Alexandre mais lui me répétait : — Patience, nous ferons le nécessaire… Et, en disant cela, il avait un rire en coin qui n’annonçait rien de bon pour le garde.

Le jour du crime, il sut m’entraîner à boire dès le matin. D’ordinaire, quand nous ribotions ensemble, l’alcool me faisait jacasser, chanter, cabrioler jusqu’à l’abrutissement final. Mais, cette fois, je n’avais pas envie de rire. Plus je buvais, plus je devenais sombre. Cette pensée me taraudait la cervelle et ne me quittait pas : flanquer une telle leçon à Sampité qu’il n’oserait plus nous espionner. Je proposai ceci : le surprendre à la brune, nous masqués et déguisés, le plonger dans le lavoir de Gougny et lui garder la tête sous l’eau jusqu’à qu’il soit presque asphyxié. Comme il faisait froid, il attraperait tout au moins une fluxion de poitrine. Ça le calmerait et, durant qu’il serait à se soigner, nous aurions le champ libre.

— C’est pas suffisant, répondit Alexandre, ce fouinard de malheur est solide, il n’attrapera même pas un rhume.

Et il m’entonnait de l’eau-de-vie.

La nuit venue, il jugea que j’étais à point. Il me fixa de ses vilains yeux couleur de boue et il me dit sans plus de mitaines : — La question, ce n’est pas d’inventer une farce de gosse, c’est d’écarter définitivement Sampité de notre chemin. Je l’ai suivi de près, depuis une quinzaine, et je sais qu’il passera vers une heure aux monts de Fay. Il y a du brouillard ; dans un moment, tout le monde sera couché et personne ne nous verra sortir du village. Nous prendrons nos fusils et nous irons nous tapir à un endroit que j’ai repéré et quand il arrivera, — paf ! nous lui casserons une patte ou deux.

Quoique j’étais bien saoul, ça me parut excessif. Je me récriai car, — j’en fais serment devant Dieu — je n’avais jamais eu le désir d’estropier notre ennemi. Une râclée, soit, du sang, non !…

Alexandre m’écoutait la bouche tordue de mépris et me traitait de foie-blanc. Puis, remplissant mon verre, il se mit à me rappeler, avec des mots venimeux, toutes les vexations que le garde nous avait faites et cet air qu’il avait de se ficher de nous depuis notre condamnation. Tout ce baratage de mes ennuis finit par me mettre sérieusement en colère et aussi je buvais coup sur coup sans y prendre attention. Résultat, je m’écriai : — Eh bien, ça y est, va pour le fusil et lâche qui s’en dédit !…