A présent, j’étais comme fou et j’avais un brasier sous le crâne. Nous chargeons nos fusils à balle, nous gagnons la colline et nous nous accroupissons dans un fossé plein de fougère où nous étions très bien cachés. Vers une heure, comme Alexandre l’avait prévu, voilà Sampité qui s’amène. Il marchait lentement, sans méfiance et il faisait la mine d’un qui a sommeil et qui ne serait pas fâché d’avoir fini sa tournée. Sitôt qu’il nous eut dépassés, Alexandre me chuchote : — Tire à la jambe droite, moi, je vise la gauche…

Sans raisonner, sans hésiter, j’ajuste et je presse la détente — mais Alexandre réserve son coup.

Sampité trébuche, pousse un cri et s’écroule.

— Allons regarder sa gueule de près, me souffle Alexandre. Nous approchons ; le garde nous voyant surgir devant lui, tandis qu’il essayait de se relever, nous dévisage tour à tour. Je ne sais quelle figure je faisais mais j’étais dégrisé et déjà je regrettais d’avoir tiré. Mais Alexandre avait un regard si terrible que Sampité se sentit mort. Il se souleva, comme il put, sur son coude et me dit d’une pauvre voix chevrotante que j’entends toujours : — Rablot, j’ai une femme et un enfant et je vais en avoir un autre !…

Je l’aurais secouru, je le jure, mais, avant que j’aie fait un pas, Alexandre hurle : — Tais-toi, canaille !… Il met en joue, vise droit au cœur et tire. Sampité retombe, avec un grand râle. Une seconde, et tout fut fini…

Rablot, épuisé, se renversa sur l’oreiller. Il tremblait, de grosses gouttes de sueur lui glissaient du front. — A boire, murmura-t-il, j’ai encore un peu à dire…

Sa sœur lui apporta une tasse de tisane et lui essuya le visage. Puis, sans que j’eusse besoin de l’encourager, il reprit : — Vous savez comment nous avons réussi à éviter l’arrestation. Tant que durèrent les recherches, j’étais surtout préoccupé de ne pas fournir d’indices à la gendarmerie ; j’avais peur de la guillotine et cela m’empêchait d’examiner ce qui se passait en moi. Mais lorsqu’il devint à peu près certain que je ne serais pas découvert, voilà que je ne pouvais plus penser qu’à cette horrible affaire. Je revoyais le meurtre de Sampité et, aussi, la mort de sa femme et de son enfant telle qu’on me l’avait racontée. C’était comme si l’on me trouait le cœur et la tête avec une vrille. J’en parlais à ce misérable Alexandre et pas pour m’en vanter — ah ! certes non ! — Mais lui semblait tout à fait insensible. Il se moquait de moi et il n’avait qu’un refrain : — Personne ne nous embêtera plus… Une brute, une pierre, je vous dis !

Cette façon ignoble d’envisager notre crime me dégoûta si fort que je ne tardai pas à l’exécrer. Vivre sous le même toit qu’un pareil individu me fut insupportable. Je lui signifiai de déguerpir. Lui prétendit d’abord s’incruster. Alors, je lui déclarai que s’il s’entêtait j’irais nous dénoncer tous les deux à la police. Et je crois que je l’aurais fait, car j’aimais mieux n’importe quoi que de subir plus longtemps sa présence. Il comprit que ce n’était pas une phrase en l’air et il partit en me crachant de la haine à la figure.

Une fois seul je me sentis d’abord un peu soulagé. Mais quand je lus sur le journal comment, quelques jours après, il avait été écrasé par un train, j’eus froid dans les os. Je ne suis pas assez instruit pour vous expliquer très nettement tout ce que j’éprouvais. Ce que je puis vous affirmer, parce que c’est la vérité même, c’est qu’il y eut comme une voix, au dedans de moi, qui me répétait : Alexandre a reçu sa punition, tu recevras la tienne !…

Depuis ce moment, je n’ai plus eu jamais faim, je n’ai plus dormi. Et puis la chasse, cela me dégoûtait : rien que de regarder mon fusil me donnait la nausée ; je voyais du sang sur la crosse ! Et enfin, continuellement, j’entendais Sampité me demander la vie et je me représentais sa femme cramponnée à son cadavre. Ça, c’était le plus atroce ! J’en meurs, frappé par le Bon Dieu — et je trouve que c’est juste…