Il se tut, joignit les mains et ferma les yeux. Dans la chambre, on n’entendit plus que sa respiration haletante. Sa sœur, le tablier en tampon sur la bouche, étouffait des sanglots. Brice, Tourette et moi, nous demeurions comme pétrifiés sur nos chaises. A la fin je me repris assez pour me lever et toucher Rablot à l’épaule. A ce contact, il ouvrit les paupières, et dit d’une voix tout entrecoupée et soudain toute débile : — Monsieur le Maire, vous aurez, n’est-ce pas, la bonté d’écrire à la justice ce que je viens d’avouer. Il ne faudrait pas qu’un jour ou l’autre, un innocent soit inquiété à cause de mon crime…

Le maire, incapable d’articuler une syllabe, acquiesça de la tête.

— Merci, reprit Rablot, et merci de m’avoir écouté jusqu’au bout. Et puis, je vous dis adieu ainsi qu’à Tourette… Laissez-moi seul avec M. le Curé, nous avons encore à causer lui et moi…

Je reconduisis les assistants jusque sur le palier. Personne n’avait formulé la moindre réflexion. Mais quand nous fûmes hors de la chambre M. Brice dit, d’un ton qui prouvait la violence de son émotion : — Monsieur le Curé, avant d’avoir entendu ce malheureux, je ne croyais pas à grand’chose. Maintenant, je sais que Dieu existe.

— Pour sûr, M. Brice a raison, appuya Tourette, moi, je pense comme lui…

Je pris congé d’eux fort remué, moi aussi, et je retournai au chevet de Rablot. La grâce divine m’octroya ce qu’il fallait dire pour l’assister durant son agonie. Je le confessai, je l’exhortai. Au cours de ce dernier entretien, je ne cessai d’admirer combien la souffrance morale, issue du remords, avait affiné cette âme désormais soustraite au Démon. Ensuite, le matin étant venu, j’allai dire ma messe et je revins tout de suite après, apportant l’Extrême-Onction et le Saint Viatique. Rablot n’avait plus la force de parler mais il gardait sa connaissance et ses regards me prouvaient qu’il s’unissait humblement à mes prières. Les rites accomplis, je me rassis, près de lui, et ma main dans sa main, je commentai doucement l’Évangile sur Lazare. Comme je prononçais la phrase Je suis la Résurrection et la vie, Rablot exhala un long soupir et entra dans la paix de Celui qui nous a donné cette parole…

Il avait fait un testament qui désignait sa sœur comme légataire universelle à charge de verser, chaque année, une somme suffisante pour assurer le nécessaire à l’orpheline des Sampité[7].

[7] Sampité le seul nom de personne qui n’ait pas été modifié au cours des deux récits qu’on vient de lire. Plusieurs guides de la forêt indiquent l’endroit où s’élève le monument commémoratif, entre autres, celui de Charles Collinet.

L’abbé Moret, ayant achevé son récit, s’absorba dans une méditation profonde que je me gardai de troubler. Ce ne fut qu’assez tard dans la soirée qu’il parla de nouveau. Il dit très bas, comme en oraison : — Violenti rapiunt cœlum… Jésus erre par le monde, cherchant des âmes pour les embraser au foyer de son cœur douloureux. Les tièdes, ceux dont il a, lui-même, précisé qu’il les « vomissait » ne soupçonnent guère sa présence. Mais les ardents, les violents sont l’objet chéri de sa sollicitude. Afin de s’acquérir leur nature impétueuse, il les met en croix, à sa droite, sur le Calvaire. L’orgueil de vivre se brise en eux par la souffrance et ces éprouvés lui demandent humblement de « ne pas les oublier lorsqu’il sera dans son royaume ». Le Maître leur répond : — Mon royaume, c’est ton âme ; j’y fais briller l’aube de ta rédemption et les premières clartés du Jour qui n’aura pas de fin. Alors, pressentant la Béatitude, ils s’en vont, pleins d’amour et d’espérance, parfaire leur rachat en Purgatoire…

AU JARDIN DE LA SOUFFRANCE