La souffrance, quand la Grâce l’accompagne, est un grand prêtre qui dispense des mystères inconnus à ceux qui n’ont pas souffert.
Robert-Hugh Benson : l’Amitié de Jésus.
Dans mes livres précédents, j’ai nommé plusieurs fois Lapillus et l’on m’a demandé si ce personnage était un être de fiction ou s’il existait réellement. Eh bien, Lapillus existe. Mais, comme il a choisi pour devise cette phrase de l’Imitation : Nesciri et pro nihilo reputari et qu’il la met en pratique autant qu’il le peut, je ne donnerai pas beaucoup de détails sur lui. Toutefois, je spécifie que c’est un mystique, c’est-à-dire un contemplatif qui, suivant l’expression de l’Aréopagite, « non seulement comprend mais encore sent les choses de Dieu[8] ». Pour le surplus, j’ajouterai qu’ayant, comme lui, vécu longtemps dans la forêt, aimant, comme lui, la solitude et l’oraison, étant, comme lui, presque toujours malade, je partage ses façons de voir sur un grand nombre de points. Ce sont quelques-unes de ses réflexions, notées fraternellement à la suite de nos entretiens, que je rapporte ci-dessous. Peut-être seront-elles profitables aux âmes de bonne volonté qui estiment qu’ici-bas cultiver et accroître en nous l’amour de Notre-Seigneur constitue l’essentiel de notre raison de vivre.
[8] Οὐ μόνον μαθὼν ἀλλὰ παθὼν τὰ θεῖα. (Pseudo-Denis l’Aréopagite : Des noms divins, II, 9). La traduction donne le sens, maie elle ne rend pas toute l’énergie synthétique du texte grec.
Il importe de remarquer que cette formule n’a trait qu’à la Mystique divine, car le diable étant le singe de Dieu — il y a une contrefaçon diabolique dont des exemples contemporains nous sont fournis par Raspoutine et, dans un autre ordre de faits, par la Mesmin et ses adeptes. Il existe aussi certaines dispositions naturelles qui présentent quelques ressemblances superficielles avec les grâces que Dieu envoie aux contemplatifs. Mais le propre de l’état mystique conforme à l’orthodoxie c’est qu’il est toujours accompagné d’ascétisme persévérant et d’une soumission totale à l’Église. Or ce n’est certes pas le cas des faux mystiques qui, selon leur nature impulsive, se montrent rebelles à toute discipline et encore moins le cas de ceux qui s’inféodent à Satan par sensualité ou par orgueil. Il était indiqué de rappeler ces notions élémentaires dans un temps où l’on voit des politiciens ineptes se jeter à la tête le terme de « mystique » comme une injure et aussi des médecins et des physiologistes entasser, avec une assurance bouffonne, des dissertations sur les Mystiques où l’ignorance religieuse le dispute à l’infatuation matérialiste. — A signaler également les divagations de l’hérésie. Exemple : un moderniste incurable, M. Henri Brémond, dans un livre décousu et bâclé, comme presque tout ce qu’il publie, assimile l’état d’âme mystique à l’état d’esprit romantique. M. le chanoine Halflants, théologien expert et bon lettré, l’a, d’ailleurs, réfuté d’une façon définitive dans ses Études de critique littéraire (1 vol. chez Giraudon).
Hortus conclusus. — Il est un jardin clos de murailles si élevées que ceux qui craignent la souffrance ne les franchiront jamais. Sa porte ne s’ouvre qu’aux prédestinés dont les pieds se sont meurtris à suivre docilement Jésus dans la voie douloureuse — jusqu’au Golgotha.
Autour du jardin, le monde se vautre dans une fange de luxure stérile et d’or putride. Les affolés de la chair poursuivent vainement l’infini en ces galas décevants que le Prince de l’Orgueil et de la Révolte offre aux convoitises de leurs cinq sens. D’autres, — devant l’idole peinte de couleurs criardes qu’ils invoquent sous le nom de Progrès, — jurent que demain, sans faute, les pauvres sciences humaines leur livreront le secret du bonheur universel. Tous, reniant le Dieu qui les créa, lui signifient : — Nous ne voulons plus de toi, nous ne croyons plus en toi. Depuis que nous t’avons chassé de notre âme, nous connaissons la joie de libérer nos instincts !…
La joie ? — Mais alors, pourquoi l’écho de leurs clameurs résonne-t-il si tristement aux oreilles des élus de la Croix qu’un rayon du Saint-Esprit conduisit au jardin de la souffrance pour leur enlever toute envie d’en sortir ?
C’est que là s’épanouissent à foison les roses de l’amour divin — roses de pourpre, roses lumineuses, roses du paradis entées sur un églantier de la terre, roses dont le parfum baigne l’âme qui le respire dans un fleuve d’éternelle Jouvence.
La jardinière qui assemble, en sept massifs, toutes ces roses, c’est Notre-Dame des Douleurs : — Cueille celle-ci, nous dit-elle, et encore celle-ci et puis celle-là, et cette autre… N’hésite pas à te déchirer les doigts aux épines qui défendent leurs tiges ; chaque blessure te vaudra un surcroît de grâces. Maintenant, serre cette gerbe contre ton cœur afin que lui aussi soit maintenant déchiré comme le mien ne cesse de l’être tant que dure l’agonie de mon Fils… Et quand nous lui avons obéi, elle nous commande de porter notre récolte embaumée et sanglante aux pieds du haut Crucifix qui, d’un tertre abrupt, domine le jardin.