Certes, cette nécessité m’est personnelle et ne signifie point que je tiens la solitude dont il lui plut de m’inspirer le goût pour une règle que tout fidèle doit observer. Je n’oublie pas que Jésus a dit également : « Il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père. » Je sais qu’ils sont en nombre ceux que Jésus désigne pour le servir parmi les hommes, qu’ils reçoivent des grâces à cet effet et que celles qui font de moi un solitaire par dilection ne me donnent nullement le droit de m’estimer supérieur à mes frères dans la foi. Je constate simplement le fait suivant : depuis que Jésus me veut dans la retraite, depuis qu’en sa charité ineffable, il m’y confère le privilège purement gratuit de sa présence habituelle, le monde m’apparaît un désert, la terra invia et inaquosa du Psalmiste. La plupart des discours que j’y entends me produisent une impression pénible ; c’est comme si des grains de sable, emportés par le vent, n’arrêtaient pas de me cingler cruellement les oreilles. Je ne puis donc plus m’attarder dans les endroits où s’agitent les foules. Si le service du Maître m’oblige d’y faire un bref séjour, dès ma tâche accomplie, je me hâte de regagner l’oasis où Jésus m’attend : ma bien-aimée solitude.

Là, c’est la grande paix, c’est l’oraison silencieuse où le rayonnement de Jésus transforme l’humble demeure en une basilique toute illuminée d’or solaire. Là, que je veille ou que je dorme, que des souffrances physiques me remémorent ma condition de créature pécheresse ou que le Mauvais tempête pour forcer la porte de mon âme, je ne suis jamais seul puisque je sens que mon Sauveur ne me quitte pas.

Peut-être que cette certitude provient d’une illusion ? Alors même je remercierais Jésus de la permettre car, régissant toute ma vie intérieure, elle m’infuse la pleine conscience que, Lui absent, je suis le plus fragile des fils d’Ève. Mais je contemple mon Dieu. Le contemplant, je découvre qu’au regard de cette Beauté absolue, j’ai laissé mon âme se rendre difforme par complaisance pour les choses périssables et, me souvenant qu’Il l’a créée à son image, j’ai honte d’avoir si mal travaillé à la rectifier d’après ce modèle de toute perfection. Heureusement, la miséricorde de Jésus m’ayant fait sentir qu’il a établi en moi sa demeure, je comprends désormais que je dois lui céder la place. Avec Jean le Précurseur, je m’écrie : — Il faut que je diminue pour qu’Il grandisse ! — Et je me mets à l’œuvre pour n’être plus que le tapis où il posera ses pieds adorables.

Ainsi, peut-être, réaliserai-je un jour ce qu’exprime le cri de saint Paul : — Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi !… La tâche est effrayante mais que vaut le chrétien qui, n’accordant à Jésus que l’antichambre de son âme, se réserve un large salon pour y gonfler à l’aise cette baudruche ridicule : son orgueil ?

Je ne veux pas être celui-là. Toutes mes énergies s’emploieront à m’effacer devant Jésus par l’abnégation de moi-même. Si j’échoue, je n’aurai à en accuser que mon peu de foi, mon peu d’espérance, mon peu de charité ; car, lorsqu’il me prescrivit la voie étroite, mon Maître m’en facilita l’accès par ces deux grâces inappréciables : l’amour de la solitude — et la souffrance.


Per viam dolorosam. — Il y a environ dix ans que je suis malade, mais ce n’est guère que depuis quatre ans qu’il plu à Notre-Seigneur de me faire appliquer à autrui le bénéfice de toutes mes souffrances. Certes, auparavant, je ne me confinais pas dans une pratique égoïste ; je priais tous les jours pour l’Église et pour ceux qui ne prient pas. Seulement, il ne m’était pas encore venu à l’esprit de me conformer davantage à la Passion du divin Maître en usant de mes épreuves comme d’un trésor qui me serait inépuisable pour le soulagement ou le rachat du prochain. Cette lumière me fut donnée un soir où je lisais le commencement de la IIe Épître de saint Paul aux Corinthiens. Le voici : Béni soit Jésus-Christ qui nous console dans toutes nos afflictions afin que nous puissions, nous-mêmes, consoler aussi ceux qui sont sous le poids de toute sorte de maux. Car, comme les souffrances du Christ abondent en nous, c’est aussi par le Christ que notre consolation abonde. Si nous sommes dans l’affliction, c’est pour votre encouragement et votre salut ; si nous sommes consolés, c’est pour votre consolation…

Ces phrases brûlantes, toutes radieuses des feux du Paraclet, portèrent dans mon âme une chaleur et une clarté soudaines. Je vis, je sentis que la solidarité des fidèles se manifeste surtout par l’entraide dans la souffrance et que, de la sorte, comme le dit ailleurs l’Apôtre, ils accomplissent ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps qui est l’Église. Je sus que, désormais, j’aurais à porter la croix non seulement pour moi-même mais, de préférence, pour quiconque reçoit le divin fardeau avec joie, avec résignation, avec peu de courage ou avec murmures. Et l’assurance m’étant donnée que la consolation abonderait en mon âme à la mesure de mon sacrifice, je me mis à l’œuvre sans retard. A la messe quotidienne, à la communion, j’offris mes souffrances à des intentions de tout genre : pour la patrie que déchirent des factions athées, pour les pauvres miens, vaguant dans les ténèbres d’une morne indifférence, pour ceux dont la sollicitude délicate assiste le vieil éclopé que je suis, pour les âmes très chères qui, par leur ferveur renouvelée, m’attestent que le mince lopin dont Dieu me confia le labour dans le champ de l’Église ne produit pas d’ivraie, pour les brebis égarées, pour les déserteurs qui, ayant un matin vu le soleil se lever sur le Calvaire, lui ont tourné le dos et n’ont pas tardé à rejoindre la nuit d’où ils venaient, — pour bien d’autres encore…

Soit que j’eusse assez de force pour aller recevoir l’Eucharistie, soit qu’un surcroît de malaise me retînt à la chambre, je n’éprouvai plus, en ce qui me concerne, que le besoin de formuler cette prière : — Seigneur, faites que ma volonté soit toujours la vôtre. Rien de plus et tout le reste : oraisons, grâces reçues par la Sainte Hostie, grâces reçues par le renoncement au monde, souffrances continuelles de mon corps délabré, je les apporte à Jésus afin que, frappant ces médailles à son effigie, il les distribue aux âmes qu’il daigne désigner à son esclave infime.

Il s’ensuit qu’au réveil, dès les yeux ouverts, je demande : — Seigneur, au service de qui devrai-je souffrir aujourd’hui ? Il est rare que j’aie à réfléchir, la réponse me vient en général tout de suite et parfois d’une façon bien inattendue…