Ici, Lapillus hésitait à continuer. Mais j’insistai si fort pour en apprendre davantage qu’il finit par me céder. Il reprit : — Depuis longtemps, j’ai coutume de prier pour les agonisants. J’y suis incité par une inscription lue naguère dans une chapelle de religieuses cloîtrées. Un matin que j’y entrais pour assister à la messe, je remarquai une petite pancarte accrochée au-dessus du bénitier et où ces mots étaient tracés : « On rappelle humblement aux personnes qui prendront part au Saint Sacrifice dans ce sanctuaire qu’en ce moment même des âmes vont comparaître devant Dieu et on les recommande à leurs prières. »

Ce memento m’impressionna. Je me représentai qu’en effet, nous oublions trop facilement qu’à chaque minute de notre existence transitoire, le doigt de la mort fait signe à des âmes souvent mal préparées pour le jugement, souvent aussi abandonnées de tous et qui se tordent dans les angoisses d’une agonie que hante le spectre de la désespérance. Pis encore, il en est qu’une longue pratique de l’impiété pousse à refuser le secours de l’Église. J’éprouvai une violente compassion pour ces âmes à la dérive qu’un fleuve obscur emporte vers cet océan sans limite : l’Éternité bienheureuse ou à jamais malheureuse et je pris la résolution — à quoi je n’ai pas manqué — d’offrir tous les jours une prière pour ces infortunés. Mais je ne le faisais que d’une façon collective à moins que je ne fusse informé que quelqu’un de mes relations se trouvait sur le point de mourir.

Or, il n’y a pas très longtemps, j’avais eu à subir, pendant une nuit entière, un redoublement du mal qui me tient. Au lever, je me sentis si affaibli par cette crise que j’eus peine à m’habiller pour la messe. Je me forçai cependant, l’expérience m’ayant appris que pour un valétudinaire le meilleur des remèdes c’est l’Eucharistie.

A l’église, dès mon arrivée, je m’agenouillai sur mon prie-Dieu et, comme à l’habitude, je me recueillis afin de connaître à quelle intention j’offrirais mes souffrances de la journée qui commençait. Aussitôt, avant que j’eusse pensé à qui que ce soit, il me sembla que j’étais transporté dans une chambre que je n’avais jamais vue et auprès d’un agonisant totalement inconnu de moi. De chaque côté de son lit, deux femmes priaient ardemment et, de temps à autre, par des phrases timides, essayaient de le décider à recevoir un prêtre. Mais, d’un branle de tête négatif, il repoussait leurs instances et je devinais que si l’état d’extrême affaiblissement où il était réduit ne l’en eût empêché, il aurait proféré des blasphèmes tant le démon de l’impiété le possédait à fond.

Comment te dire ?… Je voyais son âme, et les sentiments de haine contre Dieu qui la corrodaient m’inspiraient simultanément de la terreur et de la pitié. Il me sembla que je recevais intérieurement l’ordre formel de lui venir en aide. J’obéis : cette messe, et la communion que j’y reçus, je les dédiai à sa rédemption. Puis, durant tout le Saint-Sacrifice, chaque fois que mon mal me lancinait, je répétais : — Seigneur Jésus, j’accepte cette douleur avec joie pour le salut du malheureux qui m’est montré ce matin… Ce disant, j’avais confiance que cette prière serait exaucée mais je spécifie que la curiosité ne me venait pas de me renseigner sur celui au profit de qui elle porterait fruit dans le cœur du Bon Maître. J’en fus pourtant informé ; voici comment : le lendemain je rencontrai une veuve d’une haute piété dont je savais qu’elle dépensait toute son existence à consoler des familles dans la peine. Des circonstances inutiles à rapporter nous avaient mis en relations. D’ailleurs, je ne la voyais que rarement et nos entretiens étaient brefs, car la mission de dévouement où elle s’absorbait ne lui laissait que peu de loisirs. Mais ce m’était toujours un réconfort d’entendre la voix si douce de cette sexagénaire et d’admirer dans son regard, ingénu comme celui d’un enfant, le feu sacré qui lui consumait l’âme.

Elle me dit de prime-saut : — Je suis bien contente !… Figurez-vous que je m’intéressais à un pauvre homme, franc-maçon militant et qui, depuis des années, combattait l’Église avec rage. Sa femme et sa fille sont de ferventes chrétiennes. — Elle prononça leur nom et c’était celui de personnes dont je n’avais jamais entendu parler. — Puis elle poursuivit : — Jugez combien ces dames, avec qui je suis liée, ont souffert de vivre auprès d’un ennemi acharné de leur foi dont ni l’affection qu’elles lui prodiguaient ni leur patience à supporter ses outrages et ses moqueries n’avaient pu atténuer la fureur anti-religieuse. Il y a une quinzaine, une néphrite l’a pris qui s’est aggravée rapidement. Il fut bientôt au plus mal et le médecin le déclara perdu. Il se rendit compte de son état mais on aurait dit que le sentiment de sa fin prochaine surexcitait son esprit sectaire car il n’arrêtait d’invectiver la religion. J’aidais mes amies à le soigner et je vous affirme qu’il nous fallait le secours d’En-Haut pour ne pas reculer devant le flot d’invectives sacrilèges que vomissait sa bouche. Aussi, nous nous attachions à multiplier les prières et j’en demandais de tous côtés… Eh bien, Dieu nous entendit. Hier matin, vers sept heures, le malade tomba dans une grande prostration. Il baissait à vue d’œil. Sa femme et sa fille lui demandèrent très doucement de recevoir un prêtre. Il ne pouvait plus parler, mais, d’un mouvement de tête opiniâtre, il refusait d’accéder à leur désir et nous ne pouvions nous tromper sur son endurcissement car ses yeux ne cessaient d’exprimer la colère et l’impiété. Nous nous disions, — avec quel chagrin ! — qu’il s’en irait sans s’être réconcilié. Ne sachant plus que faire, je me prosternai sur le carreau, j’invoquai le Sacré-Cœur et le suppliai mentalement de faire qu’un miracle de conversion se produisît avant qu’il fût trop tard… Chose singulière, tandis que je priais, j’avais comme l’intuition que, quelque part, au dehors, sur l’ordre de Notre-Seigneur, on agissait pour le sauvetage de cette âme si proche du Démon.

Tout-à-coup, la fille s’écrie : — Regardez-le !… Anxieuses, nous nous rapprochons du moribond et nous demeurons stupéfaites… Monsieur, sa physionomie était transfigurée. Sardonique et comme couverte d’ombre quelques secondes auparavant, elle marquait à présent une humilité totale et semblait éclairée d’une lumière indicible. Et il parle et il dit : — Je vois !… Je veux me confesser…

Que voyait-il ? Nous ne l’avons pas su. Sans perdre de temps à l’interroger, je courus chez le vicaire de la paroisse. En le ramenant, je lui appris ce qui venait de se passer et il fut très ému car il n’ignorait pas le passé du malade. Celui-ci attendait le prêtre avec anxiété. Il se confessa, reçut l’Extrême-Onction et demanda pardon à sa femme et à sa fille de les avoir si sauvagement persécutées. Un quart d’heure après, il rendit doucement son âme à Dieu… Quelle merveille, n’est-ce pas !…

J’aurais voulu lui demander de me préciser quelques points de ce récit sommaire. Mais la sainte femme était attendue et cela pressait. Elle me le dit en s’excusant de me quitter aussitôt et en me promettant de venir chez moi dès qu’il lui serait possible afin de m’exposer ses conjectures touchant certains détails de cette extraordinaire agonie. Malheureusement, nous n’eûmes pas l’occasion de nous retrouver ensemble. Peu après, je dus faire un voyage qui eut cette conséquence que je me fixais dans un autre endroit, de sorte que je n’en ai pas appris davantage. Mais il va sans dire que ma pensée se reporte souvent à cette épisode de ma vie errante. Peut-être est-ce de la présomption : je ne puis m’empêcher de croire qu’il y eut autre chose qu’une coïncidence fortuite entre l’image qui me fut imposée à la messe et le fait indubitable de cette conversion in extremis

Lapillus se recueillit quelques instants puis il reprit : — Je te l’ai déjà dit : nous baignons dans le Surnaturel. Chez la plupart de nos contemporains dont les yeux sont oblitérés par une taie de matérialisme, la notion s’en est perdue. Et, chose plus triste, il ne manque pas de catholiques qui raisonnent et agissent de façon à faire supposer qu’ils partagent cet aveuglement. Mais lorsqu’on met du bon vouloir à souffrir avec Jésus, on acquiert de la lucidité. Car c’est seulement du haut de la Croix qu’on découvre le monde non tel que les gens du siècle se le représentent mais tel qu’il existe au regard de la Sagesse éternelle.