Stella matutina. — Une nuit vient de passer qui fut d’insomnie et de fièvre. Voici que l’ombre se retire pas à pas et que, les yeux fixés sur la fenêtre, je commence à découvrir, entre deux toits en pente, un petit coin de ciel pur où blanchit la première lueur de l’aube. Une étoile discrète y scintille qui bientôt s’effacera dans la clarté grandissante… Étoile du Matin, sourire de Notre-Dame, tu me pacifies, tu me vivifies, tu écartes les spectres qui, durant ces heures, si lentes à s’écouler, hantaient ma veille douloureuse, pesaient sur ma poitrine et troublaient de leurs chuchotis incohérents le silence nocturne !…

— Mon enfant, dit Notre-Dame, afin que tu supportes, avec abnégation, la journée de souffrance qui se prépare, je vais maintenant te faire entendre l’hymne annonciateur de la Rédemption tel qu’il sonne pour les bien-aimés de mon Fils, depuis Nazareth.

Alors, d’un clocher voisin, l’Angelus s’élance et ses notes argentines se dispersent dans l’atmosphère immobile comme un vol de colombes aux ailes d’arc-en-ciel. Une fois de plus, le Verbe se fait chair, une fois de plus, pour « achever la Passion » il consent à souffrir uni au plus faible de ceux qu’il tira de l’abîme. Mon cœur bat doucement au rythme du cantique ; mes paupières se ferment enfin. Murmurant un Ave Maria je m’assoupis dans la nappe d’or glorieux dont le soleil levant emplit la chambre. Et, comme en rêve, je sens la main fraîche de la Vierge maternelle me caresser le front…

Plusieurs qui erraient, par les labyrinthes désolés de la vie, sur ce globe où la bêtise et la méchanceté humaines s’acharnent à déformer l’œuvre de la Création, ont connu cette merveilleuse tendresse de l’Immaculée. Tel, l’auteur d’un livre posthume, récemment paru et que j’ai sous les yeux : Jacques Rivière. Soldat au début de la guerre, fait prisonnier par les Allemands à la fin d’août 1914, il fut interné au camp de Koenigsbrück où il passa plus de trois ans. Là, parmi les tristesses et les rancœurs de la captivité chez les barbares hérétiques, la Grâce le toucha. Comme il avait à peu près perdu la foi depuis quelques années, il ne se rendit pas sans luttes. Ainsi qu’il arrive toujours, dans les crises d’une conversion, le Mauvais multipliait les embûches pour entraver sa marche vers la Lumière. Un de ses amis écrit à ce sujet : « Parce qu’il a été en perpétuel débat avec lui-même et dans une incessante difficulté avec son propre cœur, nous avions craint que Jacques Rivière ne fût en péril. Nous nous mettions en peine. C’est, en effet, avec un sentiment de tristesse que nous le voyions incertain, opprimé par le détail, encombré par sa complexité. Nous avions cru devoir stigmatiser — comme il disait — son inquiétude, car nous sentions qu’il prenait à refuser de se réduire sous le prétexte d’y voir clair, une sorte de délectation [morose] qui l’éloignait de Dieu, — de la « terrible simplicité de Dieu ».

Parmi ces luttes, aux heures où il laissait l’oraison mettre de l’ordre dans ses sentiments, il écrivit des pages de méditation religieuse que j’estime singulièrement pénétrantes. « Nous l’y découvrons avec cette âme pénitente, saturée de tendresse, agrandie de misère, vraiment ivre de renoncement que la guerre lui avait faite, et qui, comme éblouie par la Lumière divine, s’est sentie, à l’heure de mourir, miraculeusement sauvée. »

En effet, Rivière est mort, l’an dernier, jeune encore, et tout-à-fait reconquis à la Vérité unique[9]. Voici un fragment de son livre où l’intercession de la Vierge apparaît évidente :

[9] Le livre de Jacques Rivière s’intitule A la trace de Dieu (1 vol. chez Gallimard). On le signale comme auxiliateur pour les jeunes intellectuels qui hésitent à la croisée des routes de la pensée contemporaine.

Hier soir, en récitant le Salve Regina, encore une de ces découvertes délicieuses comme on en fait de temps en temps dans les prières ; une de ces phrases faites pour moi, que j’avais prononcées jusqu’ici sans en sentir le goût, dont tout à coup le délice s’est délié dans ma bouche : Et Jesum, benedictum fructum ventris tui, nobis post hoc exsilium ostende ! Promesse qui m’est faite dans l’exil, volupté qui m’est tendue doucement au fond de cet abîme où je suis. Tout un réseau, tout un nid de bonheur encore, posé dans mon avenir que je n’ai plus qu’à attendre, qu’à atteindre. Jésus, comblez-moi de vous, quand je serai sorti d’ici. Que je ne vous oublie pas ! Que je ne sois plus jamais sans vous ! Que votre tendresse fonde mon cœur ! Donnez-moi cette dissolution au lieu des autres !

Comme il est mystérieux que les prières soient ainsi préparées à l’unique, qu’elles gardent dans leurs plis des mots qui se trouveront tout à coup, pour celui-ci ou celui-là, d’une propriété, d’une pertinence ineffables. Cela parle comme vous-même, avec votre tour et votre intonation ! Étranges réserves, prodigieux secours ménagés par Dieu avec cette adresse providentielle qui fait servir le général au particulier, qui met l’universel au service de chacun. Toute mon âme tout à coup résumée dans quelques humbles paroles, usées, limées, polies par des millions de lèvres, plus neuves pourtant, plus prochaines, plus personnelles que toutes celles que j’eusse su inventer. Toujours le miracle le plus simple.