J’avais été à Paris pour voir mon bon Père M.
Mais avec quelle allégresse je revins vers mes frères les arbres. Certes, à Paris, je venais de connaître de grandes joies : la communion fréquente, les longues heures d’oraison dans l’atmosphère, attiédie par des effluves surnaturels, de Notre-Dame des Victoires, les entretiens avec le bon prêtre qui m’avait catéchisé, consolé, nettoyé de mes lèpres.
Oui, mais tout autour de ces délectations, il y avait la Ville et ses ferments et ses fièvres et ses houles d’orgie. Comme je l’ai rapporté maintes fois, tout séjour prolongé m’y était interdit sous peine de subir une dépression d’esprit allant jusqu’au spleen noir. Supposez un de ces infortunés platanes qui agonisent le long des boulevards. Rappelez-vous leur feuillage anémique, souillé de poussière et de suie. Considérez que leurs racines ne pompent, dans le sol maigre que des sucs délétères. Vous plaindrez ces exilés que guette la mort par asphyxie et vous aurez une idée de mon état d’âme à Paris.
Ce sentiment d’aversion à l’égard de la Cité bourbeuse avait pris, dès longtemps, en moi la violence d’un instinct. Mais aujourd’hui, cela se doublait du désir impérieux de mener à maturité dans la solitude les germes des grâces semées dans mon âme par la main du Seigneur. Et puis sous les chênes, sous les bouleaux, sous les pins mélodieux où j’avais naguère suivi le Grand Pan, je savais que je verrais à l’avenir marcher Jésus-Christ. Enfin, là-bas, il y avait cette chapelle de Cornebiche d’où la Mère de Bon-Conseil m’avait aiguillé sur la voie de la pénitence et de la réparation : y prier le plus souvent possible me serait salutaire.
Que je fus heureux dès le trajet dans la carriole qui m’emportait vers Arbonne-des-grands-bois ! Il filait d’une allure rapide, le petit cheval qui la tirait, et cependant j’aurais voulu tripler sa vitesse. Pour prendre patience, je ne quittais pas du regard les collines familières que l’énorme forêt couvrait d’un manteau de velours bleuâtre où luisaient çà et là les premiers ors d’un superbe automne. Le parfum des feuillages et de la résine venait, par bouffées, jusqu’à la route, imprégnait tout mon être et en balayait le relent des boues parisiennes.
Quand j’aperçus la tour chenue qui désigne la vieille église délabrée du village, quand je vis les toits de tuile brune se profiler au bord de la futaie, je poussai un cri de joie tel que mon hôte, assis à côté de moi, faillit en lâcher les guides.
Ah ! c’est que mon âme, à jamais sylvestre, retrouvait sa patrie…
La nuit suivante, couché dans ma petite chambre paysanne, je fus réveillé plusieurs fois par le murmure du vent dans les arbres. J’écoutais cette voix profonde s’enfler puis décroître comme l’haleine d’un orgue immense. Cet hymne solennel de la forêt, à travers l’ombre, suscitait en moi de merveilleux échos. Je me disais : — Elle est là, tout alentour ; elle chante pour m’accueillir ; et demain, je la posséderai de nouveau dans toute sa beauté.
Et frissonnant de bonheur, je me rendormais en récitant un Ave Maria et en remerciant Dieu de m’avoir ramené parmi ces ramures dont les cadences harmonieuses se mêleraient à mes prières et me feraient oublier le vain babil des hommes.
Dès le lendemain, je m’organisai une existence de travail et de recueillement. Le matin, j’écrivais, peu à peu, le récit de ma conversion. L’après-midi, après un bref repas, pris en société des bûcherons, j’allais méditer et faire oraison au cœur de la forêt.