Cette année, novembre fut d’une splendeur exceptionnelle. Le soleil magnifia les feuillages empourprés des chênes, cuivrés des hêtres, ambrés des bouleaux. Cette féerie de couleurs qu’avivait encore les teintes sombres des plantations de pins, me maintenait l’âme heureuse.
Le charme était si puissant qu’il persista quand l’hiver fut venu. Sous les ciels gris des jours de pluie, sous les ciels d’acier clair des jours de gelée, par les temps de brume où la forêt devenait pareille à un songe, je suivais les sentiers tout bruissants de feuilles mortes. J’admirais les palmes roussies des fougères, les filigranes d’ébène que dessinaient les branches dépouillées des arbres, le pelage d’hermine dont le givre enveloppait l’ossature revêche des rochers. Nulle intempérie ne me retint au logis. Il m’arriva de monter au sommet de Cornebiche, ayant de la neige jusqu’à mi-jambe. Même en été, cette escalade n’est pas commode. Mais rien ne m’arrêtait, car je savais que, là-haut, je trouverais ma Bonne Mère, que son sourire me récompenserait et qu’Elle m’inspirerait les meilleures pages de mon livre.
Rien ne me troubla pendant les cinq mois que dura cette retraite. Taciturnes, voire un peu farouches, parce que leur caractère fut formé, depuis des générations par la sévérité du terroir, les gens d’Arbonne s’accommodaient de mon humeur concentrée. De sorte que je pus, comme je le souhaitais, passer des journées entières sans prononcer dix paroles.
Aussi, je ne me souviens pas d’avoir été plus heureux sauf, peut-être, au cours des longues randonnées solitaires de mon pèlerinage à pied vers Lourdes.
Moi qui, jusqu’à ma conversion, aurait pu m’écrier avec le pauvre Jules Laforgue :
J’ai trop passé ma vie à m’embarquer
Dans de bien étranges histoires,
je connaissais cette paix infinie que Jésus prodigue à l’âme qui Le cherche pour L’aimer de toutes ses forces. Car je le retrouvais partout le doux Maître : dans les clairières où le soleil luit comme un nimbe, dans les fourrés où le vent palpite comme les ailes d’un ange, dans les ravins où les rocs moussus semblent de vieux ermites en prière. Il était là, tout autour de moi ; je sentais sa présence m’envelopper comme une vaste caresse et je débordais d’adoration.
D’autre part, j’allais fort souvent communier au village de Saint-Martin-en-Bierre qui forme binage avec Arbonne et où résidait le curé : l’excellent abbé Belbenoît.
Je partais avant le jour. Il me fallait parcourir trois kilomètres dans la plaine pour arriver à l’heure de la messe. Chemin faisant, j’égrenais mon chapelet. Et c’est encore un de mes plus radieux souvenirs cette traversée des labours sous les étoiles pâlissantes — parfois aussi sous la pluie.