Il portait une cinquantaine d’années. Il était fort laid : brèche-dents, de grosses lèvres violettes, un nez camus, une barbe en broussaille d’un gris sale, un teint jaune et criblé, par surcroît, de taches de rousseur, de petits yeux obliques, assez pareils à des pépins de pomme, de grosses mains rouges, les membres mal équarris, le dos voûté.

Or, dès qu’on lui avait parlé, cet ensemble malgracieux, on ne le voyait plus. On était charmé par l’éclat très doux des prunelles où veillait une âme d’une indicible pureté : c’était le regard d’un enfant pieux après sa première communion. Sa voix calme, aux intonations musicales, pacifiait, comme un dictame, les esprits troublés. Il était bien difficile à quiconque causait un peu longuement avec lui de ne pas se sentir excité à une dévotion plus fervente que celle dont il avait coutume.

De petites rentes, administrées avec économie, lui permettaient des séjours prolongés auprès des différents sanctuaires où la Sainte Vierge se manifeste par des miracles, car il professait pour Elle un culte spécial. Tantôt il résidait à Lourdes, tantôt à Lorette, tantôt à Pontmain. Il avait gravi cinq fois la montagne de la Salette. Il avait visité une fois la Terre Sainte.

D’habitude, il demeurait fort silencieux. Mais lorsqu’il lui fallait dialoguer, il le faisait avec enjouement et mesure. Jamais personne ne lui entendit articuler une phrase qui impliquât la moindre critique du prochain.

Sans doute parce qu’il devinait en moi une âme encline à la tiédeur, aux imaginations turbulentes et aux bavardages superflus, — quand il me rencontrait, il ne manquait pas de m’adresser quelques mots dont le sens, parfois mystérieux, prenait, à la réflexion, des profondeurs extraordinaires.

Encouragé par cette bienveillance et désireux d’apprendre comment il faisait pour vivre dans l’oraison perpétuelle, je lui demandai, à l’une de nos entrevues, de vouloir bien me détailler l’emploi d’une de ses journées.

Tout d’abord il s’en défendit. Il me répétait, avec une expression d’humilité que je ne saurais oublier : — Vermis sum, vermis sum !…

J’insistai si fort, en lui représentant que le pauvre caillou brisé avait besoin de cet enseignement comme d’une aumône, qu’il finit par y consentir.

Son discours me fit tant de bien que je décidai de l’écrire sitôt rentré chez moi. Ce sont donc ses propres dires, notés aussi exactement que possible, qu’on lira ci-dessous.

Si, par hasard, ce livre lui tombe sous les yeux, j’espère qu’il me pardonnera mon indiscrétion en considérant que, sans trahir l’incognito où il s’efface, j’ai voulu édifier — par répercussion — quelques âmes éprises de vie intérieure.