— Du jour, me dit-il, où mon bon ange m’inspira la pensée de vivre pour Dieu, je résolus de régler ma vie de façon à ce que la plus grande partie de mon temps fût employée à l’oraison.

La chose m’était facile : je n’ai point d’occupations astreignantes. En outre, prier, constitue pour moi un véritable besoin. Et voyez, comme Dieu est bon : me vérifiant inapte aux œuvres pratiques, il n’a pas voulu que je fusse le serviteur qui enfouit le talent confié par le maître. Il m’a dirigé dans la voie où je pouvais le servir selon mes pauvres facultés. Gloire à Lui seul !

Voici donc mon « tableau de travail » puisque vous croyez qu’il peut vous être utile de le connaître. Mais ne vous attendez à rien d’extraordinaire. Je prévois que vous serez désappointé et que vous estimerez qu’il y a beaucoup d’âmes enclines à l’oraison pour faire mieux que moi.

Je pensais différemment ; mais je me gardai de le lui dire, crainte d’effaroucher son humilité.

Il se recueillit quelques instants puis continua : — Ce que je fais tout d’abord, en me réveillant, mes prières du matin une fois dites, c’est de méditer sur la charité à l’égard d’autrui.

Voici pourquoi : quand je vivais encore dans le monde, j’ai remarqué qu’une des principales causes des maux que les hommes s’infligent les uns aux autres, c’est l’esprit de dénigrement. Oubliant qu’on est soi-même un ensemble de difformités, on porte volontiers sur le voisin des jugements téméraires. On raille ses défauts ; sur un mot, sur un geste, on se dépêche de lui en attribuer d’inédits ; on médit sur ses travers, parfois plus apparents que réels ; s’il choppe, au lieu de l’aider à se relever, on dénonce hautement son faux pas. On prodigue les coups de langue sans réfléchir qu’une parole lancée à l’étourdi, répétée et déformée par d’autres, peut produire des péchés graves, des catastrophes — même des crimes.

Ah ! la langue !… Vous vous rappelez ce que saint Jacques en dit dans son Épître catholique : « La langue est, à la vérité, un petit membre, mais elle fait de grandes choses. Voyez combien il faut peu de feu pour embraser une grande forêt ! La langue aussi est un feu, un monde d’iniquité. La langue enflamme tout le cours de notre vie ; elle est elle-même enflammée par la Géhenne. »

Deux mobiles, également diaboliques, peuvent, je crois, expliquer ce penchant au manque de charité.

Ou bien en soulignant les fautes et les défauts d’autrui, nous cherchons une excuse à nos propres écarts. Oh ! nous ne nous l’avouons pas ; nous invoquons, au besoin, le respect des convenances ; nous déplorons le scandale. Mais si nous écoutions notre arrière-pensée, nous l’entendrions se formuler de la sorte : — Pourquoi ne commettrais-je pas tel acte puisque tant d’autres et notamment celui-ci le commettent !… Toutefois, je prendrai mes précautions pour que le monde n’en sache rien…

Là le pharisaïsme hypocrite se joint à la médisance — et c’est comme un égout qui se dissimulerait sous des lys.