Le second cas est plus fréquent : nous trouvons dans cette recherche et cette dénonciation des gibbosités d’autrui un motif tacite d’exalter notre propre rectitude devant le miroir complaisant de notre orgueil. Comme nous nous pavanons alors ! Comme la gloriole de nous-mêmes gonfle notre âme ! Comme nous oublions que si un mince fétu barre l’œil du prochain, un moellon formidable obstrue notre prunelle !

Le plus terrible, c’est que : quand la langue a dardé son venin, il devient presque impossible de guérir la brûlure qu’il a produite. Un dicton — que j’estime faux de toute fausseté, — promulgue : Les mots s’envolent, les écrits restent. Ce n’est pas vrai. Sans parler de la calomnie, qui est une horreur spécialement infernale, la médisance laisse presque toujours des traces. Toute parole dénigrante sur le compte d’autrui est recueillie. Elle donne des préventions contre celui que vous avez lésé. Parfois, des mois plus tard, il aura besoin d’être jugé sous son vrai jour. Mais alors il surgira quelqu’un pour le chagriner et lui nuire en rapportant votre jugement. Vous aurez causé des querelles et, de plus, vous vous serez fait un ennemi qui voudra se venger de vous. Qui profitera de ce trouble ? Le diable, enchanté de trouver l’occasion de nous induire à la colère, à la haine et à la violence, le diable qui cabriole, dans ses flammes, quand nous nous entredéchirons.

Il se tut une minute puis reprit en pâlissant : — J’ai, dans ma misérable vie passée, un souvenir de ce genre. Une phrase de moi, émise pour briller dans un salon, pour faire parade de cette verroterie suspecte que le monde appelle l’esprit, a causé la mort d’un homme… J’ai pleuré des larmes de sang pour cette meurtrière légèreté, j’en ai fait pénitence. Mais la mémoire m’en corrode toujours le cœur…

C’est pourquoi, chaque aurore, au réveil, je me hâte d’articuler cette prière : — Mon Dieu, accorde-moi la grâce du silence. Et si, aujourd’hui, je me trouve en péril de considérer autrui comme un crapaud, fais que je me souvienne tout de suite que je suis une vipère.

Voilà qui vous fait bonne bouche pour toute la journée, et d’abord pour se rendre à la messe.

La messe ! Qu’il est salubre à l’âme de suivre attentivement toute les péripéties de ce drame sublime. Je m’y efforce. Pourtant, il m’arrive quelquefois, sans que ma volonté y ait part, d’être saisi d’une sorte de ravissement à la minute même où Jésus va descendre sur l’autel. Quand viennent les paroles trois fois sacrées : A la veille de souffrir, Il prit le pain dans ses saintes et vénérables mains, je me mets à frissonner de contrition et d’amour ; mon âme se dresse comme pour s’échapper et courir se prosterner au pied de son Maître ; ensuite mes yeux se voilent. Je puis encore entrevoir le célébrant qui élève l’hostie ; mais après les choses sensibles s’effacent. Tandis qu’un calme souverain tient liées toutes les puissances de mon âme, il me semble voir se dérouler, hors du temps et de l’espace, un champ de fleurs d’un bleu plus profond que celui des abîmes de la mer, plus limpide que celui des ciels d’été. Toutes ces corolles ondulent sous une brise mystérieuse puis elles s’inclinent vers l’Agneau de Dieu qui gît, la gorge ouverte, au milieu du champ. Quelle est cette femme aux regards étoilés, qui sourit et qui pleure agenouillée auprès de la Victime ? — Ah ! je la connais : c’est la Sainte Vierge. Car il saigne, l’Agneau adorable et son sang rutile comme l’or rouge des soleils couchants.

Ce sang prodigué par l’Amour infini monte jusqu’à mes lèvres. Je m’en abreuve à longs traits. Il se répand dans mes veines ; et cette transfusion de mon Dieu en moi est d’une telle poignante douceur que je crois mourir de reconnaissance et du sentiment de mon indignité…

Je ne reviens à moi qu’après avoir reçu l’Eucharistie, sans m’être rendu compte que j’étais à la barre de communion. L’emprise de l’Agneau a été si complète que j’éprouve quelque peine à reprendre mes esprits…

La messe finie, j’ai coutume de me rendre à la Grotte. Il est salutaire, n’est-ce pas, d’aller ainsi puiser un surcroît de grâce sanctifiante à la source où la tendresse de Marie pour nous ruisselle intarissablement.

Après avoir prié Notre-Dame de Lourdes de nous assister, ceux qui me sont chers et moi, durant ce jour, je médite soit un verset de Magnificat soit une strophe de l’Ave maris Stella.