Alors les objets qui frappent vos regards prennent un sens religieux : une branche de sureau qui se balance, comme un encensoir, une scabieuse courbant sa petite tête chaperonnée d’améthyste, comme un enfant de chœur à l’Élévation, le coup de clairon d’un coq dans une ferme lointaine, les grands bœufs pacifiques qui passent gravement sur le chemin, les reflets du soleil sur l’eau bouillonnante du Gave : tout devient symbole d’un devoir ou d’une vertu. Car la nature n’est-elle pas, elle-même, une vaste prière ?
J’ai connu, en errant de la sorte, tout plein de mon Dieu, des joies dont, quoique j’en sois fort indigne, Notre-Seigneur daigne, depuis quelque temps, accroître l’intensité.
Tenez, avant-hier, par exemple, j’ai goûté un état de quiétude que j’ignorais jusqu’alors.
Je marchais lentement le long de la route de Pau lorsque je fus pris d’un recueillement plus profond que tout ce que j’aurais pu imaginer. Il me paraissait qu’une onde divine s’insinuait doucement dans mon âme et s’y étalait en une nappe paisible où je demeurais immergé dans le silence absolu de toutes mes facultés.
Comment exprimer cela ? Les analyses défaillent et les comparaisons restent tellement au-dessous de ce qu’on voudrait faire entendre !
Je vous dirai seulement que je sentais, au cours d’un ravissement total, où je ne pouvais ni bouger ni parler, Dieu se déverser en moi et me noyer délicieusement dans son essence. — L’impression fut si violente et si suave à la fois que je n’aurais pu la supporter longtemps sans m’évanouir.
Cela ne dura d’ailleurs, que deux minutes environ.
Quand je revins à la conscience des choses, ce fut par un désir violent de servir Dieu avec plus de zèle, avec plus de bonne volonté que je ne l’avais encore fait. Ensuite, je rougissais de confusion car je savais si bien que je n’avais nullement mérité une aussi énorme faveur ! Pour la reconnaître je dus me prosterner et baiser la poussière en jurant à Dieu de mourir pour Lui tout de suite, s’il le fallait…
Je repris ma promenade ; je traversai le passage à niveau, près de l’écluse et de la turbine qui fournit la force électrique à Lourdes. J’entrai dans la propriété dont la grille s’ouvre de l’autre côté de la voie. Je suivis, à droite un chemin montant laissant à gauche une colline ou s’élève une statue de Saint-Joseph. Et dans le sentier en corniche qui la coupe à mi-hauteur, je m’arrêtai entre deux grands châtaigniers dont l’épais feuillage formait un dôme bruissant au-dessus de ma tête.
De cet endroit, l’on découvre un paysage exquis. Aux pieds du promeneur, une pente d’herbe veloutée dévale jusqu’au creux de la vallée où un ruisseau jase, caché sous les prêles. En face, le terrain remonte couvert d’arbres qui se pressent et moutonnent jusqu’à la clôture de l’humble couvent des Dominicaines. Un peu sur la droite, le Gave serpente, en écumant et en grondant parmi les pierres qui déchirent sa robe de fluide émeraude. On ne voit pas la Grotte, on la devine blottie derrière de hauts peupliers. Enfin, au dernier plan, la Basilique, le château-fort et les maisons de Lourdes se découpent sur la masse grise et verte du grand et du petit Jer qui ferment l’horizon.