— Oui, à peu près; j’ai perdu la mesure du temps.

— Pardon, mais que vous disait votre gouverneur pour vous encourager au travail?

— Il me disait qu’un homme doit chercher à se faire sur la terre une fortune que Dieu lui a refusée en naissant; il ajoutait que, pauvre, orphelin, obscur, je ne pouvais compter que sur moi, et que nul ne s’intéressait ou ne s’intéresserait jamais à ma personne. J’étais donc dans cette salle basse, et, fatigué par ma leçon d’escrime, je m’étais endormi. Mon gouverneur était dans sa chambre, au premier étage, juste au-dessus de moi. Soudain j’entendis comme un petit cri poussé par mon gouverneur. Puis il appela: «Perronnette! Perronnette!» C’était ma nourrice qu’il appelait.

— Oui, je sais, dit Aramis; continuez, monseigneur, continuez.

— Sans doute elle était au jardin, car mon gouverneur descendit l’escalier avec précipitation. Je me levai, inquiet de le voir inquiet lui-même. Il ouvrit la porte qui, du vestibule, menait au jardin, en criant toujours: «Perronnette! Perronnette!» Les fenêtres de la salle basse donnaient sur la cour; les volets de ces fenêtres étaient fermés; mais, par une fente du volet, je vis mon gouverneur s’approcher d’un large puits situé presque au-dessous des fenêtres de son cabinet de travail. Il se pencha sur la margelle, regarda dans le puits, et poussa un nouveau cri en faisant de grands gestes effarés. D’où j’étais, je pouvais non seulement voir, mais encore entendre. Je vis donc, j’entendis donc.

— Continuez, monseigneur, je vous en prie, dit Aramis.

— Dame Perronnette accourait aux cris de mon gouverneur. Il alla au-devant d’elle, la prit par le bras et l’entraîna vivement vers la margelle; après quoi, se penchant avec elle dans le puits, il lui dit:

— Regardez, regardez, quel malheur!

— Voyons, voyons, calmez-vous, disait dame Perronnette; qu’y a-t-il?

— Cette lettre, criait mon gouverneur, voyez-vous cette lettre?