— Non, à partir pour ne la revoir jamais. Je veux l’aimer toujours.
— Franchement, reprit le mousquetaire, voilà une conclusion à laquelle j’étais loin de m’attendre.
— Tenez, mon ami, vous irez la revoir, vous lui donnerez cette lettre, qui, si vous la jugez à propos, lui expliquera comme à vous ce qui se passe dans mon cœur. Lisez-la, je l’ai préparée cette nuit. Quelque chose me disait que je vous verrais aujourd’hui.
Il tendit cette lettre à d’Artagnan, qui la lut:
«Mademoiselle, vous n’avez pas tort à mes yeux en ne m’aimant pas. Vous n’êtes coupable que d’un tort, celui de m’avoir laissé croire que vous m’aimiez. Cette erreur me coûtera la vie. Je vous la pardonne, mais je ne me la pardonne pas. On dit que les amants heureux sont sourds aux plaintes des amants dédaignés. Il n’en sera point ainsi de vous, qui ne m’aimiez pas, sinon avec anxiété. Je suis sûr que, si j’eusse insisté près de vous pour changer cette amitié en amour, vous eussiez cédé par crainte de me faire mourir ou d’amoindrir l’estime que j’avais pour vous. Il m’est bien doux de mourir en vous sachant libre et satisfaite.
«Aussi, combien vous m’aimerez quand vous ne craindrez plus mon regard ou mon reproche! Vous m’aimerez, parce que, si charmant que vous paraisse un nouvel amour, Dieu ne m’a fait en rien l’inférieur de celui que vous avez choisi, et que mon dévouement, mon sacrifice, ma fin douloureuse m’assurent à vos yeux une supériorité certaine sur lui. J’ai laissé échapper, dans la crédulité naïve de mon cœur, le trésor que je tenais. Beaucoup de gens me disent que vous m’aviez aimé assez pour en venir à m’aimer beaucoup. Cette idée m’enlève toute amertume et me conduit à ne regarder comme ennemi que moi seul.
«Vous accepterez ce dernier adieu, et vous me bénirez de m’être réfugié dans l’asile inviolable où s’éteint toute haine, où dure tout amour.
«Adieu, mademoiselle. S’il fallait acheter de tout mon sang votre bonheur, je donnerais tout mon sang. J’en fais bien le sacrifice à ma misère!
«Raoul, vicomte de Bragelonne.»
— La lettre est bien, dit le capitaine. Je n’ai qu’une chose à lui reprocher.