Cependant, continua d’Artagnan en secouant la tête, je crois qu’il vaudrait mieux arrêter le combat. Pour moi seul, je ne supporterais ni morgue ni trahison de la part du roi; mais, pour mes amis, rebuffades, insultes, je dois subir tout. Si j’allais chez M. Colbert? reprit-il. En voilà un auquel il va falloir que je prenne l’habitude de faire peur. Allons chez M. Colbert.
Et d’Artagnan se mit bravement en route. Il apprit là que M. Colbert travaillait avec le roi au château de Nantes.
— Bon! s’écria-t-il, me voilà revenu au temps où j’arpentais les chemins de chez M. Tréville au logis du cardinal du logis du cardinal chez la reine, de chez la reine chez Louis XIII. On a raison de dire qu’en vieillissant les hommes redeviennent enfants. Au château.
Il y retourna. M. de Lyonne sortait. Il donna ses deux mains à d’Artagnan et lui apprit que le roi travaillerait tout le soir, toute la nuit même, et que l’ordre était donné de ne laisser entrer personne.
— Pas même, s’écria d’Artagnan, le capitaine qui prend l’ordre? C’est trop fort!
— Pas même, dit M. de Lyonne.
— Puisqu’il en est ainsi, répliqua d’Artagnan blessé jusqu’au cœur, puisque le capitaine des mousquetaires, qui est toujours entré dans la chambre à coucher du roi, ne peut plus entrer dans le cabinet ou dans la salle à manger, c’est que le roi est mort ou qu’il a pris son capitaine en disgrâce. Dans l’un et l’autre cas, il n’en a plus besoin. Faites-moi le plaisir de rentrer, vous, monsieur de Lyonne, qui êtes en faveur, et dites tout nettement au roi que je lui envoie ma démission.
— D’Artagnan, prenez garde! s’écria de Lyonne.
— Allez, par amitié pour moi.
Et il le poussa doucement vers le cabinet.