—Je ne sais pas ce que vous appelez l'étranger; mais je sais ceux que j'appelle mes frères. Mes frères, ce sont les hommes, de quelque pays qu'ils soient, qui veulent comme moi la dignité de l'individu par l'indépendance de la nation. Que ces hommes soient Français, Russes, Turcs, Tartares, du moment qu'ils entrent dans ma nuit un flambeau à la main et les mots de progrès et de liberté à la bouche, ces hommes, ce sont mes frères. Les étrangers, pour moi, ce sont les Napolitains, mes compatriotes, qui, réclamant le pouvoir de Ferdinand, marchant sous la bannière de Ruffo, veulent nous imposer de nouveau le despotisme d'un roi imbécile et d'une reine débauchée.
—Parle, Salvato! parle! dit la même voix.
—Eh bien, je vous dis ceci: vous savez mourir, mais vous ne savez pas vaincre.
Il se fit un mouvement dans l'assemblée: Manthonnet se retourna brusquement vers Salvato.
—Vous savez mourir, répéta Salvato; mais vous ne savez pas vaincre, et la preuve, c'est que Bassetti a été battu, c'est que Schipani a été battu; c'est que vous-même, Manthonnet, avez été battu.
Manthonnet courba la tête.
—Les Français, au contraire, savent mourir. Ils étaient trente-deux à Cotrone; sur trente-deux, quinze sont morts et onze ont été blessés. Ils étaient neuf mille à Civita-Castellane, ils avaient devant eux quarante mille ennemis, qui ont été vaincus. Donc, je le répète, les Français non-seulement savent mourir, mais encore savent vaincre.
Nulle voix ne répondit.
—Sans les Français, nous mourrons, nous mourrons glorieusement, nous mourrons avec éclat, nous mourrons comme Brutus et Cassius sont morts à Philippes; mais nous mourrons en désespérant, nous mourrons en doutant de la Providence, nous mourrons en disant: «Vertu, tu n'es qu'un mot!» et, ce qu'il y a de plus terrible à penser, c'est que la République mourra avec nous. Avec les Français, nous vaincrons, et la République sera sauvée!
—C'est donc à dire, s'écria Manthonnet, que les Français sont plus braves que nous?