«Mon cher camarade,
»Le Directoire exécutif, par décret du 17 courant, vous nomme commandant en chef de l'armée des Alpes. Trente mille hommes attendent impatiemment l'occasion de reprendre l'offensive sous vos ordres.
»Il y a quinze jours, vous étiez dans les fers; le 30 prairial vous a délivré. L'opinion publique accuse aujourd'hui vos oppresseurs; ainsi, votre cause est devenue, pour ainsi dire, nationale: pouviez-vous désirer un sort plus heureux?
»Assez d'autres trouvent dans la Révolution le prétexte de calomnier la République; pour des hommes tels que vous, l'injustice est une raison d'aimer davantage la patrie. On a voulu vous punir d'avoir renversé des trônes; vous vous vengerez sur les trônes qui menaceront la forme de notre gouvernement.
»Allez, monsieur, couvrez de nouveaux lauriers la trace de vos chaînes; effacez, ou plutôt conservez cette honorable empreinte: il n'est point inutile à la liberté de remettre incessamment sous nos yeux les attentats du despotisme.
»Je vous embrasse comme je vous aime.
»Bernadotte.»
Championnet partit pour l'armée des Alpes; mais la mauvaise fortune de la France avait eu le temps de prendre le dessus sur le bonheur du bâtard. Joubert, consacrant à sa jeune femme quinze jours précieux qu'il eût dû donner à son armée, perdit la bataille de Novi et se fit tuer.
Moins heureux que son ami, Championnet perdit celle de Fossano, et, ne pouvant se faire tuer comme Joubert, tomba malade et mourut, en disant:
—Heureux Joubert!
Ce fut à Antibes qu'il rendit le dernier soupir. Son corps fut déposé dans le fort Carré.
On trouva un peu moins de cent francs dans les tiroirs de son secrétaire, et ce fut son état-major qui fit les frais de ses funérailles.
XLV
L'ARMÉE DE LA SAINTE FOI
Le 16 mars, à peu près à la même heure où Championnet sortait de Naples, appuyé au bras de Salvato, le cardinal Ruffo, en passant dans la petite commune de Borgia, rencontra une députation de la ville de Catanzaro, qui venait au-devant de lui.
Elle se composait du chef de la rota (du tribunal), don Vicenzo Petroli, du cavalier don Antonio Perruccoli, de l'avocat Saverio Landari, de don Antonio Greco et de don Alessandro Nava.
Saverio Landari, en sa qualité d'avocat, prit la parole, et, contre les habitudes du barreau, exposa au cardinal, dans toute leur simplicité et toute leur clarté, les faits suivants: