Le cardinal était encore tout étourdi du singulier cadeau que lui faisaient ses alliés les Anglais, lorsqu'il vit arriver un courrier porteur d'une lettre du roi.
Ce courrier avait débarqué au golfe de Sainte-Euphémie, et il apportait au cardinal la nouvelle que Panedigrano venait de lui transmettre de vive voix. Seulement, le roi, ne voulant pas accuser ses bons alliés les Anglais, rejetait la faute sur le commandant Danero, déjà bouc émissaire de tant d'autres méfaits.
Quoique la rougeur ne montât pas facilement au visage de Ferdinand, cette fois il avait honte de l'étrange cadeau que faisait, soit lord Stuart, soit Danero, à son vicaire général, c'est-à-dire à son alter ego, et il lui écrivait cette lettre dont nous avons eu l'original entre les mains.
«Mon éminentissime, combien j'ai été heureux de votre lettre du 20, qui m'annonce la continuation de nos succès et le progrès que fait notre sainte cause! Cependant, cette joie, je vous l'avoue, est troublée par les sottises que fait Danero, ou plutôt que lui font faire ceux qui l'entourent. Parmi beaucoup d'autres, je vous signalerai celle-ci:
»Le général Stuart ayant demandé de mettre les forçats hors de la citadelle pour y loger ses troupes, le Danero, au lieu de suivre l'ordre que je lui avais donné d'envoyer les susdits forçats sur la plage de Gaete, a eu l'intelligence de les jeter en Calabre, à seule fin probablement de vous troubler dans vos opérations et de gâter par le mal qu'ils feront le bien que vous faites. Quelle idée vont se faire de moi mes braves et fidèles Calabrais quand ils verront qu'en échange des sacrifices qu'ils s'imposent pour la cause royale, leur roi leur envoie cette poignée de scélérats pour dévaster leurs propriétés et inquiéter leurs familles? Je vous jure, mon éminentissime, que, de ce coup, le misérable Danero a failli perdre sa place, et que je n'attends que le retour de lord Stuart à Palerme pour frapper un coup de vigueur, après m'être concerté avec lui.
»Par des lettres venues sur un vaisseau anglais, de Livourne, nous avons appris que l'empereur avait enfin rompu avec les Français. Il faut nous en féliciter, quoique les premières opérations n'aient pas été des plus heureuses.
»Par bonheur, il y a toute chance que le roi de Prusse s'unisse à la coalition en faveur de la bonne cause.
»Que le Seigneur vous bénisse, vous et vos opérations, comme le prie indignement
»Votre affectionné,
»Ferdinand B.»
Mais, dans le post-scriptum, le roi revient sur la mauvaise opinion qu'il a exprimée à l'endroit des forçats en faisant un retour sur les mérites de leur chef.
«P.-S.—Il ne faudrait cependant point trop mépriser les services que peut rendre le nommé Panedigrano, chef de la troupe qui va vous rejoindre. Danero prétend que c'est un ancien militaire et qu'il a servi avec zèle et intelligence au camp de San-Germano. Son véritable nom est Nicolo Gualtieri.»
Les craintes du roi relativement aux honorables auxiliaires qu'avait reçus le cardinal n'étaient que trop fondées. Comme la plupart d'entre eux étaient Calabrais, la première chose qu'ils firent fut d'acquitter certaines dettes de vengeance privée. Mais, au deuxième assassinat qui lui fut dénoncé, le cardinal fit faire halte à l'armée, enveloppa ces mille forçats avec un corps de cavalerie et de campieri baroniaux, fit tirer des rangs les deux meurtriers et les fit fusiller à la vue de tous.
Cet exemple produisit le meilleur résultat, et, le lendemain, Panedigrano vint dire au cardinal que, si l'on voulait donner une solde raisonnable à ses hommes, il répondait d'eux corps pour corps.
Le cardinal trouva la demande trop juste. Il leur fit faire sur le pied de vingt-cinq grains par jour, c'est-à-dire d'un franc, un rappel à partir du jour où ils s'étaient organisés et avaient nommé leurs chefs, avec promesse que cette solde de vingt-cinq grains leur serait continuée tant que durerait la campagne.
Seulement, comme les casaques et les bonnets jaunes et rouges donnaient un cachet par trop caractéristique à ce corps privilégié, on leva une contribution sur les patriotes de Cariati pour leur donner un uniforme moins voyant.