—Tenez, général, dit le commissaire civil, croyez-moi, au lieu de nous faire la guerre comme deux sots, entendons-nous, comme deux hommes d'esprit que nous sommes. C'est un pays neuf que Naples, et il y a des millions à y gagner.
—Pour des voleurs, oui, monsieur, je sais cela. Mais, tant que je serai à Naples, les voleurs n'auront rien à y faire. Pesez bien mes paroles, monsieur le commissaire civil, et, croyez-moi, repartez le plus tôt possible avec votre suite pour Rome. Vous avez oublié quelques lambeaux de chair sur les os de ce squelette qui fut le peuple romain; allez bien vite les ronger; sans cela, les corbeaux ne laisseront rien aux vautours.
Et Championnet, se levant, montra d'un geste plein de mépris la porte au commissaire civil.
—C'est bien, dit celui-ci, vous voulez la guerre; vous l'aurez, général.
—Soit, répondit Championnet, la guerre, c'est mon état. Mais ce qui n'est pas mon état, c'est de spéculer sur le casuel qu'entraînent les saisies de biens, les réquisitions de denrées et de subsistances, les ventes frauduleuses, les comptes simulés ou fictifs; ce qui n'est pas mon état, c'est de ne protéger les citoyens de Naples, frères des citoyens de Paris, qu'à la condition qu'ils ne se gouverneront qu'à ma volonté, c'est de confisquer les biens des émigrés dans un pays où il n'y a pas d'émigrés; ce qui n'est pas mon état, enfin, c'est de piller les banques dépositaires des deniers des particuliers; c'est, quand les plus grands barbares hésitent à violer la tombe d'un individu, c'est de violer la tombe d'une ville, c'est d'éventrer le sépulcre de Pompéi pour lui prendre les trésors qu'elle y cache, depuis près de deux mille ans: voilà ce qui n'est pas mon état, et, si c'est le vôtre, je vous préviens, monsieur, que vous ne l'exercerez pas ici tant que j'y serai. Et, maintenant que je vous ai dit tout ce que j'avais à vous dire, sortez!
Le matin même, dans l'attente de ce qui allait se passer entre lui et le commissaire civil, Championnet avait fait afficher son traité avec le gouvernement napolitain, lequel traité fixait à soixante-cinq millions la contribution annuelle à payer par Naples pour les besoins de l'armée française.
Le lendemain, le général trouva toutes ses affiches couvertes par celles du commissaire civil. Elles annonçaient qu'en vertu du droit de conquête, le Directoire déclarait patrimoine de la France les biens de la couronne de Naples, les palais et maisons du roi, les chasses royales, les dotations des ordres de Malte et de Constantin, les biens des monastères, les fiefs allodiaux, les banques, les fabriques de porcelaine, et, comme l'avait dit Championnet, jusqu'aux antiquités encore enfouies dans les sables de Pompéi et dans la lave d'Herculanum.
Le général regarda cet acte non-seulement comme une atteinte portée à ses droits, mais encore comme une insulte, et, après avoir envoyé Salvato et Thiébaut pour demander satisfaction au commissaire civil, il le fit arrêter sur son refus, conduire hors de la frontière napolitaine et déposer sur la grande route de Rome.
Cet acte fut accueilli par les Napolitains avec des hourras d'enthousiasme. Aimé et respecté des nobles et de la bourgeoisie, Championnet devint populaire jusque dans les plus basses classes de la société.
Le curé de l'église Sainte-Anne découvrit, dans les actes de son église, qu'un certain Giovanni Championne, qui n'avait avec le général aucun rapport d'âge ni de parenté, y avait été baptisé. Il exposa l'acte, réclama le général comme son paroissien, et le peuple, que son habileté à parler le patois napolitain avait déjà plusieurs fois étonné, trouva une explication à son étonnement et voulut absolument voir dans le général français un compatriote.