Une telle croyance pouvait être utile à la cause; dans l'intérêt de la France, Championnet la laissa non-seulement subsister, mais s'accroître.

Éclairé par les sanglantes expériences de la révolution française, Championnet, tout en dotant Naples des bienfaits immenses qu'elle avait produits, voulait la préserver de ses excès intérieurs et de ses fautes extérieures. Son espérance était celle-ci: réaliser la philanthropique utopie de faire une révolution sans arrestations, sans proscriptions, sans exécutions. Au lieu de suivre le précepte de Saint-Just, qui recommandait de creuser profond avec le soc révolutionnaire, il voulait simplement passer sur la société la herse de la civilisation. Comme Fourier a voulu depuis faire concourir toutes les aptitudes, même les mauvaises, à un but social, il voulait faire concourir tout le monde à la régénération publique: le clergé, en ménageant l'influence de ses préjugés, chers au peuple; la noblesse, en l'attirant par la perspective d'un glorieux avenir dans le nouvel ordre de choses; la bourgeoisie, qui n'avait eu jusque-là qu'une part de servitude, en lui donnant une part de souveraineté; les classes libérales des avocats, des médecins, des lettrés, des artistes, en les encourageant et en les récompensant, et enfin les lazzaroni, en les instruisant et en leur donnant, par un gain convenable et jusqu'alors inconnu, le goût du travail.

Tel était le rêve d'avenir que Championnet avait fait pour Naples lorsque la brutale réalité vint le prendre au collet au moment où, maître paisible de Naples, il mettait, pour éteindre les insurrections des Abruzzes, d'un côté en mouvement les colonnes mobiles organisées à Rome par le général Sainte-Suzanne, chargeait Duhesme et Caraffa de marcher contre celui que l'on croyait être le prince héréditaire, Schipani contre Ruffo, et où, s'apprêtant à marcher sur Reggio, il se proposait de conduire lui-même une forte colonne en Sicile.

Mais, dans la nuit du 15 au 16 mars, Championnet reçut l'ordre du Directoire de se rendre à Paris, auprès du ministre de la guerre. Maître suprême à Naples, aimé, vénéré de tous, au milieu de la puissance qu'il avait créée et dans laquelle il lui eût été facile de se perpétuer, cet homme que l'on accusait d'ambition et d'empiétement, comme un Romain des jours héroïques, s'inclina devant l'ordre reçu, et, se tournant vers Salvato qui était près de lui:

—Je pars content, lui dit-il, j'ai payé à mes soldats les cinq mois de solde arriérés qui leur étaient dus; j'ai remplacé les lambeaux de leurs uniformes par de bons habits; ils ont tous une paire de souliers neufs et mangent du pain meilleur qu'ils n'en ont jamais mangé.

Salvato le serra contre son cœur.

—Mon général, lui dit-il, vous êtes un homme de Plutarque.

—Et pourtant, murmura Championnet, j'avais bien des choses à faire, que mon successeur ne fera probablement pas. Mais qui va d'un bout à l'autre de son rêve? Personne.

Puis, avec un soupir:

—Il est une heure du matin, continua-t-il en tirant sa montre; je ne me coucherai pas, ayant beaucoup de choses à faire avant mon départ. Soyez demain, à trois heures chez moi, mon cher Salvato, et gardez sur ce qui m'arrive le secret le plus absolu.